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A propos du projet

Mars 2003 – mars 2013. Dix ans de guerre vus d’Irak et d’ailleurs dans un webdocumentaire enrichi au quotidien jusqu’au au 1er mai – le jour où George Bush déclara la « mission accomplie ».

Que sait-on de l’Irak ? Quelles images évoque-t-il en nous ? Un berceau pour l’écriture, de l’or en noir, une guerre en prime-time, un dictateur déchu, puis aujourd’hui, une actualité au flou sanglant.

Les médias occidentaux, désormais moins prolixes, renvoient de Bagdad l’écho lointain d’un chaos ordinaire. Mais dix ans après la deuxième guerre du Golfe, que sait-on de la vie des Irakiens ? Chiites, sunnites, kurdes ou chrétiens, comment expriment-ils leurs attentes, leurs souffrances, leurs doutes ou leurs espoirs ? C’est d’abord ce que nous avons voulu entendre et voir.

Dans ce webdocumentaire, leur voix occupe la place centrale grâce à leurs reportages vidéo, leurs photos, leurs interviews. Le but ? Puiser les informations à la source et offrir une vision sans doute moins « occidentalo-centrée » qu’à l’habitude.

Les plumes de trois grands quotidiens européens partenaires – Le Monde, la Süddeutsche Zeitung et The Guardian – enrichissent le tableau. En complément, dix ans d’archives ARTE et les analyses d’experts internationaux aident à décrypter la complexité de l’histoire comme les enjeux géopolitiques de demain. Des photographes et des dessinateurs de presse sont aussi appelés à la barre des témoins.

Au final, une ambition : lire ensemble une décennie irakienne sous l’éclairage de ses principaux acteurs.

Un travail qui s’inscrit dans la collection entamée avec l’Afghanistan en 2011, à (re)découvrir sur notre site.

Les dix univers 

Choses vues. C’est à une réalisatrice, Katia Jarjoura, que nous avons confié la tâche de nous raconter son Irak en plusieurs « pastilles » saisies sur l’instant à Bagdad et sa région. Dix instantanés qui racontent son séjour d’un mois dans l’Irak de 2013.

Regards d’Irakiens. L’Irak sous l’œil de jeunes réalisateurs expérimentés ou débutants. Ils racontent, chacun à sa façon, leur pays et donnent à voir et à entendre des Irakiens ordinaires dont le témoignage mérite toute notre attention.

Carnet de route de Feurat Alani. Le road-movie sans commentaire en dix épisodes d’un journaliste franco-irakien lancé dans une traversée nord-sud du pays.

L’œil d’ARTE. Histoire de se rafraîchir la mémoire. Nous avons extrait de nos archives des reportages diffusés de 2003 à aujourd’hui. Sélectionnés par la rédaction, ils témoignent, au fil des ans, de l’actualité du moment.

Images irakiennes. Le principe est simple : cinq photographes irakiens et cinq photographes étrangers commentent chacun dix clichés issus de ses archives. Au final, cent regards incarnés et complémentaires.

L’exil. Ils ont quitté leur pays pour entamer une autre vie aux quatre coins du globe. Nous avons rencontré ces « Irakiens d’ailleurs » : dix portraits d’hommes et de femmes aux biographies tourmentées.

Irak 2.0.  WikiLeaks a-t-il changé le cours de l’histoire irakienne ? Comment le pays qui inventa l’écriture vit-il aujourd’hui la révolution 2.0 ? Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse.

Le kiosque à journaux. Nos partenaires Le Monde (France), The Guardian (Grande-Bretagne) et Süddeutsche Zeitung (Allemagne) proposent une série d’articles qui embrasse la décennie irakienne 2003/2013.

Coups de crayons. Puisqu’un bon dessin vaut mieux qu’un mauvais discours, un bon lieu commun vaut donc mieux qu’une mauvaise présentation : dix caricaturistes internationaux racontent dix ans d’actualité irakienne.

Repères. Interviews d’experts, articles et cartes, que faut-il de plus pour présenter l’Irak et son histoire ? Ne pas essayer de tout dire, mais simplement fournir les clés de compréhension d’un dossier complexe, tel est notre propos.

 

Partenaires

lemonde

Autoproclamé « journal de référence », tendance centre-gauche, Le Monde est le principal quotidien francophone de la planète avec 35 000 exemplaires diffusés hors de France. « Quotidien du soir » depuis sa fondation en 1944, il est en réalité un quotidien du midi puisqu’il boucle tous les matins à 10h30. Longtemps réputé pour son austérité, il a modernisé sa maquette, plus aérée et fait évoluer son contenu, plus accessible, afin d’élargir son audience. Avec plus de 40 millions de visites par mois, lemonde.fr est le principal site d’information en français. Outre des articles de son édition papier, il héberge de nombreux blogs de journalistes, propose des mises à jour en fonction de l’actualité, des diaporamas et des contenus vidéo.

sueddeutsche

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.

theguardian

Fondé à Manchester en 1821, The Guardian ne peut plus, à proprement parler, être défini comme un simple quotidien. Titre phare du groupe Guardian news and media, guardian.co.uk est devenu l’un des sites d’information les plus visités au monde. En plus des articles publiés dans l’édition papier, il contient des rubriques spécifiques sur l’art, le sport, le voyage, les médias ainsi que du contenu multimédia (webreportages, podcasts) produit par les journalistes. Propriété de Scott Trust, The Guardian est généralement considéré comme le journal de référence du centre-gauche. Bien que traditionnellement proche du New Labour, il peut se montrer très critique vis-à-vis du gouvernement travailliste.

 

Crédits

ARTE GEIE – Direction de l’information

Directeur : Marco Nassivera

Rédacteurs en chef ARTE Reportage : Philippe Brachet, Uwe Lothar Müller

Journalistes web : Donatien Huet, David Zurmely

Production : Sandrine Heitz, Cécile Thomas, Caroline Kelsch

Traduction : Éclair Group

Mixage : Marc Gigoux, Thierry Weil, Michel Puls

Musique : Nahawend, de Fawzy Al Ayedy. Album : Oud Aljazira. Label : Buda Musique/Musiques en balade. Année : 1999.

Site web réalisé par FCINQ

« Carnet de route »

Réalisation : Feurat Alani. Montage : Santiago Avalos. ARTE GEIE/Baozi Production – Décembre 2012

« Choses vues »

Réalisation : Katia Jarjoura. Montage : Wissam Charraf. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

« Irak, mon pays »

Réalisation : Abdul Rahim Mackie, Ahmed Taleb al Sultan, Ali al Hadithy, Malik Alawi, Omar Yassine. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

Réalisation : Namer Ablhed Huna, Awat Ali, Soran Qurbani, Ismaeel Omar Ali, Haval Salah Ali. Image, son, montage : Dhafir Ali Mashy, Ali Muhamed Ramzan, Hemn Zahir, Koshish Bakr, Anwar Ahmed,  Kerîm Muhamedi, Mensûr Elyasî, Jêhat Barîs, Ranj Abdulla, Kurdo Ahmad, Habib Kadri, Evan Aziz, Farman Ali. Alterdoc, ONG audiovisuelle – 2010-2012

Mentions légales ARTE

Conditions générales d’utilisation

Protection des données personnelles

 

Environ 400 000 documents militaires américains sur la guerre d’Irak, obtenus par WikiLeaks, ont été transmis avant leur diffusion à quatre journaux, The New York Times, The Guardian, Der Spiegel et Le Monde, ainsi qu’au Bureau of Investigative Journalism, une ONG basée à Londres, qui a effectué en amont un travail de synthèse et de décryptage de l’ensemble des rapports.

Les rapports rédigés au quotidien par l’armée américaine couvrent six années de guerre, de 2004 à fin 2009. Ils racontent, dans des dépêches succinctes rédigées à chaque retour de patrouille, lors de chaque incident, le quotidien d’un conflit. C’est la guerre au jour le jour, vue du Humvee, de la rue, du check-point, et rapportée, de manière lapidaire, sans états d’âme, par le soldat rédacteur. C’est le compte-rendu de la banalité de la violence en temps de guerre et d’occupation militaire.

L’informateur de WikiLeaks n’ayant eu accès ni aux rapports du commandement ni à ceux des forces spéciales ou des services de renseignement, l’ensemble ne recèle pas de révélations spectaculaires sur les principaux épisodes de la guerre. Rien sur l’arrestation du dictateur renversé, Saddam Hussein. Rien sur la mort du chef d’Al-Qaïda en Irak, le Jordanien Abou Moussab Al-Zarqaoui. Presque rien sur les deux batailles de Fallouja, bastion de l’insurrection sunnite. Il n’y a rien non plus sur l’état d’esprit des commandants et leur réflexion stratégique. Apparaissent en revanche leurs craintes d’une implication iranienne en Irak, avec des arrestations d’insurgés chiites « formés en Iran », ainsi que des découvertes de caches d’armes.

Les rapports ne traduisent qu’une vérité parcellaire. D’abord, parce qu’un soldat n’a, dans le feu de l’action, qu’une vue partielle de la situation. Ensuite, parce qu’un soldat qui a été mêlé à un incident peu glorieux pour lui ou son unité peut être tenté de travestir les faits pour éviter de rapporter une réalité déplaisante, voire de s’exposer à une sanction.

Le rapport sur le « massacre d’Haditha », un village à 260 km à l’ouest de Bagdad, au cours duquel 24 civils ont été tués en 2005, est révélateur de ces limites. Daté du jour du drame, le 19 novembre, il indique en quinze lignes qu’un véhicule blindé américain saute d’abord sur un engin explosif improvisé avec une bouteille de propane et commandé à distance. Le pilote du blindé est tué. Simultanément, écrit le rédacteur, « la patrouille est prise sous le feu d’éléments ennemis à partir de structures résidentielles, et riposte ». A la suite des plaintes des témoins et survivants irakiens du village, un procès en Cour martiale a eu lieu en août 2007 aux États-Unis.

Crimes de guerre

Il s’est alors avéré que, rendus furieux par la mort de leur ami, les huit marines, qui n’étaient pris sous aucun tir, ont ouvert le feu tous azimuts. Ils se sont ensuite rués à l’intérieur des maisons voisines et ont tué tous ceux qu’ils y ont trouvés, parfois au fusil d’assaut, parfois en jetant des grenades à fragmentation. On relèvera 24 morts, dont dix femmes et enfants tués à bout portant. Le « massacre d’Haditha » entrera dans l’histoire du conflit d’Irak comme le pire crime de guerre répertorié.

Sur les huit marines en cause, un seul, le chef de la patrouille, sera condamné. Aucune enquête n’avait d’abord été diligentée, parce que, affirmera l’avocat du lieutenant-colonel Jeffrey Chissani, responsable des marines, « à cette époque, aucune procédure n’était prévue pour enquêter sur la morts de civils dans les combats ». Cela ne changera qu’à partir d’avril 2006, après l’émotion suscitée par la tuerie.

Juste avant, le 12 mars 2006, près de Mahmoudiya, une petite ville dans la banlieue sud de Bagdad, des soldats rapportent avoir trouvé dans une maison « quatre civils tués par des forces anti-irakiennes [l'appellation d'usage dans l'armée américaine pour qualifier leurs ennemis]. Il y a un homme et trois femmes chiites dont les corps portent des blessures infligées par un AK 47″. Huit lignes de rapport concluent que les cadavres ont été emmenés à la morgue locale.

Il s’agit en fait d’un nouveau crime de guerre caractérisé. Grâce aux témoins irakiens qui osent protester, on apprendra huit mois plus tard, lors d’un procès en Cour martiale aux États-Unis, que quatre soldats en patrouille dans le secteur avaient repéré une jeune fille de 14 ans qui leur plaisait. A la nuit tombée, les soldats ont forcé sa porte, bousculé son père, sa mère et sa sœur de 7 ans. Menacés et isolés dans une pièce de la maison, les trois membres de la famille entendront les cris de leur fille, Abir, violée, chacun leur tour, par trois des soldats. Leur méfait accompli, les quatre hommes tuent toute la famille Al-Janabi. Steven Dale Green, un jeune soldat texan de 24 ans, qui semble avoir entraîné les autres, recevra cinq condamnations à perpétuité, ses deux complices violeurs entre 90 et 110 ans de détention, chacun avec possibilité de libération sur parole sept ans après leur emprisonnement. Tous appartenaient à la célèbre 101e division aéroportée.

« L’escalade de la force »

Dans presque tous les rapports consultés, les soldats affirment, en rendant compte que des civils ont été tués ou blessés, avoir « respecté les procédures », notamment celles concernant « l’escalade de la force », selon le jargon militaire. Hormis quelques cas où un chef d’unité recommande l’ouverture d’enquêtes, les rapports comportent toujours des éléments de justification permettant à la hiérarchie, et aux juristes de l’armée, de considérer l’action comme étant légitime et régulière.

« L’escalade de la force », telle que notée dans près de 14 000 rapports du dossier WikiLeaks, ce sont d’abord des avertissements, gestuels, lumineux ou sonores, puis des tirs de sommation. La plupart des rapports témoignent minutieusement de ces étapes dans l’usage de la force, surtout lorsqu’ils concluent que des civils ont été tués par erreur. Dans un rapport du 14 juin 2005 à 15h30, on lit le récit suivant : « Le poste Hurricane a tenté de stopper un véhicule avec des signes des mains et des bras. Une Opel a continué à rouler à grande vitesse. Le poste Hurricane a effectué des tirs de sommation. Le véhicule a accéléré. (…) Le véhicule ne s’arrêtant pas, le cordon [de sécurité] a tiré sur le capot du véhicule, qui était à environ 100 mètres. Le véhicule ne s’arrêtant toujours pas après tous ces tirs de sommation, les marines ont tiré sur le chauffeur. (…) Il y avait un total de 11 civils dans le véhicule. L’opération a provoqué la mort de 7 civils (dont 2 enfants). »

Le récit témoigne de la hantise qu’avaient les soldats américains de la voiture piégée conduite par un kamikaze, et de la facilité avec laquelle ils ouvrent le feu. Il faudra attendre l’arrivée du général David Petraeus à Bagdad, et de nouvelles consignes sur l’ouverture du feu, en 2007, pour que le nombre de civils tués commence à décliner.

« La famille a apprécié… »

Rien ne prouve par ailleurs que ces rapports soient fidèles à la réalité, et qu’autant de tirs de sommation aient bien été tirés. Beaucoup d’Irakiens ont raconté, notamment pendant les premières années de l’intervention militaire américaine, avoir été pris pour cible alors qu’ils approchaient d’un check-point ou d’un convoi sans aucun avertissement préalable. Le dossier WikiLeaks fait aussi état de nombreux automobilistes n’entendant pas les tirs de sommation. Plusieurs malvoyants, sourds et handicapés mentaux ont ainsi été tués parce qu’ils n’avaient pas réagi aux signaux d’alerte.

Certains soldats ne se donnent d’ailleurs pas la peine de détailler « l’escalade de la force », sûrs d’être dans leur bon droit. Ainsi, dans ce rapport du 7 septembre 2006 : « La patrouille était en route lorsqu’un break blanc est entré sur la file. L’unité a estimé que l’intention était hostile et a ouvert le feu avec un nombre indéterminé de balles de 7,62 mm. Le véhicule a pris feu et la patrouille n’a pas pu venir en aide à ses occupants. (…) La famille du mort a expliqué qu’elle comprenait qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre intentionnel. » Et le rapport conclut : « La famille a apprécié que les soldats surveillent les cadavres. »

Civils tués du ciel

Cet usage indiscriminé de la force létale prend des proportions considérables lorsque les tirs proviennent du ciel. Les hélicoptères effectuent encore moins que les patrouilles au sol des tirs de sommation dès qu’ils pensent avoir repéré une cible.

Un rapport du 28 février 2008 à 17 h 30, rédigé par le chef de l’unité B/3-69, rend compte d’un « incident » : « L’unité B/3-69 a effectué une reconnaissance (…) pour enquêter sur six insurgés posant un engin explosif improvisé (ils creusaient frénétiquement) sur la route Golden. (…) A 11 h 15, Carnage 27 (2 hélicoptères Apache AH-64) avait engagé les poseurs de bombes et rapporté avoir tué un insurgé et mis cinq autres en fuite vers un bâtiment à proximité. (…) La force de réaction rapide a identifié le mort comme un garçon de 13 ans, et a appris auprès des civils sur site qu’il s’agissait de six enfants cherchant des racines pour allumer un feu. (…) Aucune trace d’engin explosif improvisé n’a été trouvée. » Un autre épisode tragiquement banal de la guerre d’Irak.

Paradoxalement, alors que la prise de commandement par le général Petraeus et la mise en œuvre de la stratégie de contre-insurrection a eu pour effet de faire baisser, à partir de 2007, le nombre de civils tués par l’armée américaine, le bilan s’aggrave en ce qui concerne la force aérienne. Soucieux d’épargner des vies américaines, l’état-major restreint les patrouilles au sol et fait voler ses hélicoptères de combat. 80 % des tirs de missiles Hellfire évoqués dans le dossier WikiLeaks concernent les trois dernières années. Plus question, dès lors, de tirs de sommation ou « d’escalade de la force ».

Sur les 14 000 rapports évoquant des incidents liés à « l’escalade de la force », 681 civils ont été tués par l’armée américaine, soit environ six fois plus que d’insurgés (120). 103 autres civils ont été tués par l’emploi de la force aérienne. Au total, le dossier WikiLeaks dénombre 66 081 civils tués (et 99 163 autres blessés), l’écrasante majorité dans des attentats ou des assassinats anonymes. Beaucoup sont morts lors des heures les plus noires de la guerre civile entre sunnites et chiites.

Détentions

Sur la période couverte, le détail des rapports additionnés permet d’établir que, en six ans, 183 991 Irakiens ont été arrêtés et détenus par les forces de la coalition. L’élargissement, quelquefois rapide, de ceux qui ont pu prouver leur innocence ne figurant pas dans ces rapports, il est impossible d’établir le nombre exact de ceux qui sont restés prisonniers pendant de longues périodes, la plupart sans aucun mandat ni procédure judiciaire appropriée.

A partir de juin 2004, Washington ayant « transféré » une partie de la souveraineté irakienne à un « gouvernement intérimaire », policiers et militaires irakiens ont repris progressivement leurs postes dans les commissariats et les neuf centres pénitentiaires du pays. Après le scandale de la prison d’Abou Ghraib, qui éclate en avril 2004, les Américains cèdent le contrôle de l’établissement aux Irakiens en 2006. Mais ce n’est qu’à l’été 2010 qu’ils fermeront définitivement les deux centres de détention établis par eux au début de l’occupation, à savoir Camp Bucca, dans l’extrême sud du pays, et Camp Cropper, près de l’aéroport de Bagdad.

On ignore combien de détenus sont passés par l’une et l’autre de ces prisons. « Au moins 100 000″, avance Amnesty International. A l’été 2007, pic d’occupation des lieux, le premier « camp » abritait environ 27 000 prisonniers et le second, 22 000. Ces chiffres ne tiennent évidemment pas compte des dizaines de milliers d’hommes qui ont été détenus et interrogés par les Irakiens et par les services américains dits « spéciaux », comme la CIA, qui disposaient de leurs propres cellules.

Tortures

En août 2009, l’agence de renseignement a été contrainte de révéler que le chef de sa station à Bagdad avait dû être transféré en novembre 2003, à la suite de la mort, au cours d’interrogatoires musclés, de deux Irakiens, dont le général Abed Ahmed Mowhoush. Selon le groupe américain de médias McClatchy, « au moins cinq détenus » sont morts dans des conditions similaires et « nul ne sait ce qu’il est advenu des dizaines d’autres « prisonniers fantômes »" de la station en Irak.

Grâce aux fuites de WikiLeaks, on sait en revanche qu’au moins 303 plaintes pour torture ou mauvais traitements ont été enregistrées. Selon le BIJ, une quarantaine de cas sont des atteintes « graves » à l’intégrité des victimes.

Quelques exemples : le 6 juillet 2006, « deux détenus affirment que des marines les ont battus et leur ont infligé des chocs électriques (peut-être avec un Taser) (…) Un examen médical du premier a révélé des marques sur la poitrine et les genoux compatibles avec une chute ».

Le 1er février 2007, « le lieutenant colonel X… s’est précipité sur le détenu NKS en évitant les gardes et l’a frappé au visage. Le nez du détenu semble cassé. (…) Si, sur le moment, le soldat a pu considérer son action comme justifiée (son meilleur ami a été tué quelques jours auparavant, a priori par ce prisonnier), nous prenons cet incident très au sérieux et nous sommes prêts à le régler au niveau du bataillon ».

Les cas de brutalité les plus sérieux perpétrés par la coalition sur des personnes arrêtées ne figurent pas dans le dossier WikiLeaks. Rien, par exemple, sur Ali Mansour, interpellé chez lui le 5 mai 2008 et retrouvé nu, une balle dans la tête, une autre dans la poitrine, onze jours plus tard sous un pont de Baiji, au nord de Bagdad. Le procès militaire qui a eu lieu en septembre de la même année a établi que le lieutenant Michael Behenna et le sergent-chef Hal Warner ont froidement abattu cet homme, qui devait être libéré ce jour-là, ordonnant ensuite aux trois soldats qui les accompagnaient d’indiquer dans leur rapport qu’Ali Mansour avait bien été remis en liberté.

Rien non plus sur le meurtre de quatre civils, des jeunes sunnites dont l’identité n’a pas été révélée lors du procès des soldats en août 2008 en Allemagne. Nuitamment arrêtés par une patrouille en avril 2007, les quatre jeunes, ont expliqué d’autres soldats témoins du crime, ont été conduits au pied d’un canal au sud-ouest de Bagdad et exécutés au pistolet par trois sergents de la 172e brigade d’infanterie.

Abus par les forces irakiennes

Les officiers américains qui rédigeaient les rapports se sont moins appesantis sur les abus perpétrés par les leurs que sur ceux commis par des Irakiens. Sur la même période de six années, ils ont rapporté 1 365 « abus » perpétrés sur des détenus par les forces irakiennes. Là, les détails sont plus horribles encore.

13 novembre 2005 : « A 16 heures, la 2e brigade de combat signale la découverte de 173 détenus dans une prison du ministère (irakien) de l’intérieur près de Karada (un quartier central de Bagdad). De nombreux prisonniers portent des marques de torture, des brûlures de cigarette, des bleus semblant résulter de passage à tabac et des plaies ouvertes. Beaucoup toussent. (…) Environ 95 détenus étaient enfermés dans une même pièce, assis en tailleur avec un bandeau sur les yeux, tous tournés dans la même direction. D’après ceux interrogés sur place, douze d’entre eux sont morts de maladie ces dernières semaines. »

L’existence d’une autre « prison secrète », avec 431 détenus, tous sunnites, sera révélée le 18 avril 2010 par le Los Angeles Times. Presque tous les prisonniers, suspectés d’activisme antigouvernemental ou de complicité avec les insurgés djihadistes d’Al-Qaïda, avaient été arrêtés dans le nord du pays à l’automne 2009 par des unités irakiennes, puis transférés à Bagdad. Beaucoup diront avoir été torturés par bastonnades, chocs électriques et asphyxie « contrôlée »avec sacs plastique sur la tête.

Combien de cas similaires non révélés à travers le pays ? Impossible de l’établir. La plupart du temps, et c’est l’une des révélations contenues dans le dossier WikiLeaks, quand des soldats américains sont confrontés à des abus patents commis par leurs homologues irakiens, ils se contentent de l’indiquer dans les rapports avec la mention : « Les forces de la coalition n’étant pas impliquées dans ces accusations, une enquête plus poussée n’est pas nécessaire. »

19 octobre 2006. Une escouade américaine conduit « une opération de routine » dans un centre de détention de la police irakienne. Elle découvre un détenu en mauvais état. L’homme « affirme avoir reçu des coups sur le visage et la tête. Il affirme aussi avoir reçu des chocs électriques sur les pieds et le sexe, et avoir été sodomisé avec une bouteille d’eau ». Les Américains isoleront le détenu pour conduire « d’autres examens ».

Quelques mois plus tôt, le 26 juin, une autre patrouille américaine découvre, lors « d’une inspection surprise » dans un commissariat de police, « des traces de torture » évidentes. « Grandes quantités de sang sur le sol de la cellule. Un câble utilisé pour infliger des chocs électriques et un tuyau en plastique étaient fixés au mur. (…) Une formation sur les droits de l’homme sera donnée aux policiers. »

Le 3 mai 2005, déjà, « l’unité 2 d’enquête criminelle » de la police américaine tient réunion avec l’officier de liaison de ses homologues irakiens. L’officier américain entend des cris à l’étage au-dessus de lui. Il se rue dans la pièce incriminée, y découvre un brigadier, deux enquêteurs et un suspect « en pleurs ». Celui-ci, soupçonné de blanchiment d’argent, accuse ses interrogateurs de l’avoir frappé sur la plante des pieds, il peut à peine se tenir debout. Le brigadier irakien reconnaît les faits.

L’officier américain fouille les lieux et découvre deux tuyaux en plastique, un rouleau à pâtisserie, « avec une corde passant par le milieu et un générateur à manivelle avec des pinces (emporté comme pièce à conviction) ». Les Américains signifient au brigadier irakien que « son comportement est inacceptable et criminel. Les cartes d’identité des deux enquêteurs sont confisquées ». L’unité d’enquête s’en va alors voir le général chargé de l’établissement. « Alors que les détails de l’affaire lui sont présentés, celui-ci met fin à la réunion et se met à faire autre chose. » Pas de suite connue.

Irak 2.0

La guerre d’Irak, au jour le jour

Publié le 27.03.2013

Assassinats, tortures, bavures : les rapports rédigés au quotidien par les soldats américains en Irak révèlent la banalisation de la violence militaire, dont la population est la première victime.

Patrice Claude et Rémy Ourdan (avec Damien Leloup) – « Le Monde », 25 octobre 2010

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A PROPOS DE L’AUTEUR
Le Monde

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