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A propos du projet

Mars 2003 – mars 2013. Dix ans de guerre vus d’Irak et d’ailleurs dans un webdocumentaire enrichi au quotidien jusqu’au au 1er mai – le jour où George Bush déclara la « mission accomplie ».

Que sait-on de l’Irak ? Quelles images évoque-t-il en nous ? Un berceau pour l’écriture, de l’or en noir, une guerre en prime-time, un dictateur déchu, puis aujourd’hui, une actualité au flou sanglant.

Les médias occidentaux, désormais moins prolixes, renvoient de Bagdad l’écho lointain d’un chaos ordinaire. Mais dix ans après la deuxième guerre du Golfe, que sait-on de la vie des Irakiens ? Chiites, sunnites, kurdes ou chrétiens, comment expriment-ils leurs attentes, leurs souffrances, leurs doutes ou leurs espoirs ? C’est d’abord ce que nous avons voulu entendre et voir.

Dans ce webdocumentaire, leur voix occupe la place centrale grâce à leurs reportages vidéo, leurs photos, leurs interviews. Le but ? Puiser les informations à la source et offrir une vision sans doute moins « occidentalo-centrée » qu’à l’habitude.

Les plumes de trois grands quotidiens européens partenaires – Le Monde, la Süddeutsche Zeitung et The Guardian – enrichissent le tableau. En complément, dix ans d’archives ARTE et les analyses d’experts internationaux aident à décrypter la complexité de l’histoire comme les enjeux géopolitiques de demain. Des photographes et des dessinateurs de presse sont aussi appelés à la barre des témoins.

Au final, une ambition : lire ensemble une décennie irakienne sous l’éclairage de ses principaux acteurs.

Un travail qui s’inscrit dans la collection entamée avec l’Afghanistan en 2011, à (re)découvrir sur notre site.

Les dix univers 

Choses vues. C’est à une réalisatrice, Katia Jarjoura, que nous avons confié la tâche de nous raconter son Irak en plusieurs « pastilles » saisies sur l’instant à Bagdad et sa région. Dix instantanés qui racontent son séjour d’un mois dans l’Irak de 2013.

Regards d’Irakiens. L’Irak sous l’œil de jeunes réalisateurs expérimentés ou débutants. Ils racontent, chacun à sa façon, leur pays et donnent à voir et à entendre des Irakiens ordinaires dont le témoignage mérite toute notre attention.

Carnet de route de Feurat Alani. Le road-movie sans commentaire en dix épisodes d’un journaliste franco-irakien lancé dans une traversée nord-sud du pays.

L’œil d’ARTE. Histoire de se rafraîchir la mémoire. Nous avons extrait de nos archives des reportages diffusés de 2003 à aujourd’hui. Sélectionnés par la rédaction, ils témoignent, au fil des ans, de l’actualité du moment.

Images irakiennes. Le principe est simple : cinq photographes irakiens et cinq photographes étrangers commentent chacun dix clichés issus de ses archives. Au final, cent regards incarnés et complémentaires.

L’exil. Ils ont quitté leur pays pour entamer une autre vie aux quatre coins du globe. Nous avons rencontré ces « Irakiens d’ailleurs » : dix portraits d’hommes et de femmes aux biographies tourmentées.

Irak 2.0.  WikiLeaks a-t-il changé le cours de l’histoire irakienne ? Comment le pays qui inventa l’écriture vit-il aujourd’hui la révolution 2.0 ? Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse.

Le kiosque à journaux. Nos partenaires Le Monde (France), The Guardian (Grande-Bretagne) et Süddeutsche Zeitung (Allemagne) proposent une série d’articles qui embrasse la décennie irakienne 2003/2013.

Coups de crayons. Puisqu’un bon dessin vaut mieux qu’un mauvais discours, un bon lieu commun vaut donc mieux qu’une mauvaise présentation : dix caricaturistes internationaux racontent dix ans d’actualité irakienne.

Repères. Interviews d’experts, articles et cartes, que faut-il de plus pour présenter l’Irak et son histoire ? Ne pas essayer de tout dire, mais simplement fournir les clés de compréhension d’un dossier complexe, tel est notre propos.

 

Partenaires

lemonde

Autoproclamé « journal de référence », tendance centre-gauche, Le Monde est le principal quotidien francophone de la planète avec 35 000 exemplaires diffusés hors de France. « Quotidien du soir » depuis sa fondation en 1944, il est en réalité un quotidien du midi puisqu’il boucle tous les matins à 10h30. Longtemps réputé pour son austérité, il a modernisé sa maquette, plus aérée et fait évoluer son contenu, plus accessible, afin d’élargir son audience. Avec plus de 40 millions de visites par mois, lemonde.fr est le principal site d’information en français. Outre des articles de son édition papier, il héberge de nombreux blogs de journalistes, propose des mises à jour en fonction de l’actualité, des diaporamas et des contenus vidéo.

sueddeutsche

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.

theguardian

Fondé à Manchester en 1821, The Guardian ne peut plus, à proprement parler, être défini comme un simple quotidien. Titre phare du groupe Guardian news and media, guardian.co.uk est devenu l’un des sites d’information les plus visités au monde. En plus des articles publiés dans l’édition papier, il contient des rubriques spécifiques sur l’art, le sport, le voyage, les médias ainsi que du contenu multimédia (webreportages, podcasts) produit par les journalistes. Propriété de Scott Trust, The Guardian est généralement considéré comme le journal de référence du centre-gauche. Bien que traditionnellement proche du New Labour, il peut se montrer très critique vis-à-vis du gouvernement travailliste.

 

Crédits

ARTE GEIE – Direction de l’information

Directeur : Marco Nassivera

Rédacteurs en chef ARTE Reportage : Philippe Brachet, Uwe Lothar Müller

Journalistes web : Donatien Huet, David Zurmely

Production : Sandrine Heitz, Cécile Thomas, Caroline Kelsch

Traduction : Éclair Group

Mixage : Marc Gigoux, Thierry Weil, Michel Puls

Musique : Nahawend, de Fawzy Al Ayedy. Album : Oud Aljazira. Label : Buda Musique/Musiques en balade. Année : 1999.

Site web réalisé par FCINQ

« Carnet de route »

Réalisation : Feurat Alani. Montage : Santiago Avalos. ARTE GEIE/Baozi Production – Décembre 2012

« Choses vues »

Réalisation : Katia Jarjoura. Montage : Wissam Charraf. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

« Irak, mon pays »

Réalisation : Abdul Rahim Mackie, Ahmed Taleb al Sultan, Ali al Hadithy, Malik Alawi, Omar Yassine. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

Réalisation : Namer Ablhed Huna, Awat Ali, Soran Qurbani, Ismaeel Omar Ali, Haval Salah Ali. Image, son, montage : Dhafir Ali Mashy, Ali Muhamed Ramzan, Hemn Zahir, Koshish Bakr, Anwar Ahmed,  Kerîm Muhamedi, Mensûr Elyasî, Jêhat Barîs, Ranj Abdulla, Kurdo Ahmad, Habib Kadri, Evan Aziz, Farman Ali. Alterdoc, ONG audiovisuelle – 2010-2012

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Bagdad, 10 octobre – Parfois, les lieux réputés les plus sélects peuvent un jour basculer dans l’oubli, à Bagdad notamment. A l’époque de Saddam, cette résidence d’habitation à proximité d’une usine de conditionnement de viande était un endroit très recherché. Située à l’écart du bruit dans un quartier calme de la ville, elle était convoitée pour ses appartements, pourvus de balcons à l’ombre des palmiers. Ceux qui avaient la chance de vivre et de travailler ici, à Hamsa Donum, ceinture verte du sud de la ville, avaient les faveurs du Raïs. Avant, sur le bâtiment plat à côté de la résidence de six étages, il y avait une enseigne « Laboratoire d’Etat pour la recherche vétérinaire »

Les palmiers sont toujours là, et la pancarte aussi. Juste devant le labo fermé, des chiens se disputent un tas d’immondices à côté d’une carcasse de voiture démontée jusqu’au dernier boulon. Aujourd’hui la résidence, reliquat d’une époque où l’architecture privilégiait le béton, est tombée dans la décrépitude à la soviétique. Les murs du bâtiment sont couverts de graffitis : « Vive l’Etat irakien islamique, vive Omar al- Bagdadi ».

L’État irakien islamique, c’est Al-Qaïda. Il est clair que la résidence du quartier de Hamsa Donum a perdu son statut de nec plus ultra de l’immobilier à Bagdad comme c’était le cas avant la guerre, il y a quatre ans. Lamia Salum, qui vit depuis 1993 dans le bloc juste à gauche, le concède volontiers : « Tout a changé ici. Ça a commencé avec la guerre. Depuis l’an dernier, Al-Qaïda fait la loi. Si on arrive aujourd’hui à sortir de chez nous en sécurité, c’est grâce aux Américains depuis qu’ils patrouillent tous les jours partout dans le secteur. ». Cette Irakienne jette un coup d’œil par la fenêtre de son séjour, et remarque deux douzaines de soldats américains en train de sauter de leur blindé. Ils se déploient sous les palmiers, l’arme braquée, prêts à tirer. Le lieutenant David Samuel de la 2ème brigade de combat Stryker évalue rapidement la situation. Puis il envoie ses soldats vers les étages, via un escalier aux marches effritées. Ils sont à l’affût de tout mouvement venu d’en haut, M4 parallèle au champ de vision, le doigt sur la détente.

Interdiction de fumer sous peine de coups de fouet

Quelques voisins regardent prudemment de leur balcon, et s’empressent de fermer portes et fenêtres. Du temps où Lamia Salum exerçait son métier de laborantine, elle travaillait dans le labo du dessous, que les Nations-Unies ont d’abord surveillé de très près avant de procéder à sa fermeture. On supposait alors que Saddam Hussein, sous couvert d’un labo de recherches vétérinaires, faisait développer en ces lieux des armes de destruction massive : autant de prétendues bombes atomiques, chimiques et biologiques nées d’une hallucination de Washington.

Lamia Salum s’est laissée tomber sur son divan élimé : une escouade de soldats étrangers vient de débarquer chez elle, avec leurs casques et leurs lunettes de protection noires. Ils se déploient partout, dans le séjour équipé d’un buffet couvert de bibelots typiques du Moyen-Orient et au mur duquel sont accrochés des versets du Coran gravés dans le cuivre ; ils vont jusque dans sa chambre, celle de ses trois enfants et enfin dans la cuisine. Même chez elle, les Américains sont sur le qui-vive, on les sent prêts à tirer. Puis le lieutenant Samuel s’affale sur le divan, repousse son casque sur la nuque et lâche : « Quoi de neuf ici ? Rien à signaler ? »

Cela donne une idée des rapports entre occupants – les soldats américains – et occupés – les civils irakiens, étant donnée l’ambiance, qui est loin d’être décontractée. Pourtant, Sabaa al-Kadun, le mari de Lamia, dit « qu’il faut que les Américains restent ici, au moins dans un premier temps, jusqu’à ce que l’Irak ait à nouveau un gouvernement digne de ce nom. Par contre, après, il faudra qu’ils partent, et au plus vite ! ».

En route dans les rues de Bagdad, avec l’armée américaine. Que pensent les Irakiens de l’occupant, comment vivent-ils cette cinquième année de guerre, quelles sont leurs aspirations, que veulent-ils ?  Il est très difficile de creuser cet aspect de la réalité des Irakiens : qui irait se confier vraiment à un journaliste, coincé sur le divan de son salon entre trois soldats armés jusqu’aux dents et un traducteur irakien au visage dissimulé ?

Lamia Salum se lance quand même. Elle se souvient de l’époque à laquelle Al-Qaïda contrôlait les quartiers sud de Bagdad, et donc celui de Hamsa Donum : malheur à quiconque était surpris à mastiquer du chewing-gum, fumer une cigarette ou boire de l’alcool. A la moindre récidive, les accros à la nicotine étaient punis à coups de fouet, et les buveurs impénitents risquaient la peine de mort. Les téléphones mobiles avec appareil photo intégré étaient tombés sous le coup d’un interdit, charia oblige. Les femmes qui étaient surprises à faire le marché le visage découvert étaient immédiatement prises à partie et renvoyées chez elles, les mains et le sac à provisions vides. Lamia, cette Irakienne de 45 ans – qui se dissimule derrière un voile, et porte une longue tunique et des sandales – raconte : « A cette époque, je n’aurais jamais pu sortir de chez moi vêtue comme je le suis maintenant ; il aurait fallu que je mette aussi des gants et des chaussettes. »

Ce genre de témoignage en dit long sur la terreur exercée par les fondamentalistes, avec leurs moyens brutaux et absurdes ; en attestent aussi les plaisanteries échangées entre les voisins du bloc, maintenant que le danger est passé : par exemple, ne jamais consommer une assiette composée de concombres et de tomates quand on a affaire à des gens d’Al-Qaïda : on ne mélange pas les concombres – si masculins – aux tomates – si féminines. Un verre d’eau avec des glaçons, ça vous dirait ? Surtout pas. Comme si à la Mecque, l’époque du Prophète, les gens avaient utilisé des glaçons ! « S’ils avaient pu, ils auraient carrément emmailloté les chèvres pour dissimuler leurs pis », conclut l’un des voisins de Lamia Salum.

Les membres d’Al-Qaïda prêchaient le djihad et prenaient soin, à l’époque de Saddam, de placer leurs hommes dans des appartements réservés à la classe moyenne séculière : quiconque s’opposait à eux risquait gros. Selon le voisin : « C’est sûr, les gens d’Al-Qaïda venaient en partie de l‘étranger, mais il y avait aussi beaucoup d’Irakiens parmi eux. Certains étaient du coin. D’ailleurs, il faut voir le nombre d’entre eux qui sont restés ici ! » Un étage au dessus vit une famille dont le fils a été placé en détention aux États-Unis. « Mon fils est un homme bien », dit la mère. Selon les Américains, il s’agirait d’une recrue d’Al-Qaïda. Les voisins, eux, se contentent de hausser les épaules.

Surtout ne rien voir, ne rien entendre

Une chose est sûre : Al-Qaïda a perdu la mainmise sur la résidence. Pour l’instant tout du moins. Ou tant que les blindés américains seront en faction, moteurs allumés, devant les appartements. Par contre, dès la tombée de la nuit, c’est une autre histoire, selon le lieutenant Samuel. Il sait pertinemment qu’il y a quelqu’un à l’œuvre ici. Quelqu’un qui, la nuit, dissimule des charges explosives sur la voie publique ; laquelle est empruntée de jour par les patrouilles américaines. Inutile de demander aux gens du quartier s’ils ont remarqué quelque chose ; il obtient toujours la même réponse standard : « Non, on n’a rien vu de bizarre. » C’est aussi ce que répondent Lamia et son mari. Que peuvent-ils dire d’autre ? Les soldats américains lèvent le camp, une heure après leur arrivée. Samia et ses trois enfants, eux, sont obligés de rester chez eux 24h sur 24.

Il est indéniable que l’offensive « Surge », menée depuis l’été par l’armée américaine, a permis de remporter un certain nombre de victoires sur Al-Qaïda, aux alentours et dans la ville même de Bagdad. Dans la capitale, on recense désormais moins de victimes parmi les soldats. Selon les sources américaines, le nombre d’attentats, ainsi que le nombre de victimes civiles irakiennes a été réduit de moitié. Les filets se resserrent autour d’Al-Qaïda, dont les membres doivent se replier chaque jour davantage de la ville et de ses alentours. Ceci grâce au déploiement en force de nouvelles troupes américaines dans le cadre de l’opération « Surge », avec l’arrivée de 30 000 hommes. Autre raison, politique cette fois : les Américains ont réussi à rallier une partie des sunnites à leur cause. Or les sunnites constituaient jusqu’à présent le ferment de la rébellion contre l’occupant américain et le gouvernement qui coopère avec lui à Bagdad.

Une partie des chefs de tribu les plus importants des provinces du centre de l’Irak, dominées par les sunnites, ont décidé, ces derniers mois, de se joindre aux forces d’occupation dans la lutte contre Al-Qaïda. Sous leur bannière du Front national pour la libération de l’Irak, les cheikhs influents sont venus se rallier avec leurs propres milices à l’armée américaine : ces mêmes cheikhs qui, pendant près de quatre ans, avaient combattu pour Al-Qaïda.

Ils en auraient assez de toute la terreur répandue par ces religieux fanatiques, et estiment qu’il est temps pour eux, avec leurs « troupes », de protéger les gens de Bagdad des vampires islamistes radicaux. Il s’agirait de protéger leurs compatriotes des milices chiites, qui, à leurs yeux, sont aussi dangereuses qu’Al-Qaïda, en raison de leurs liens étroits avec l’Iran. Le FNL est présent dans le quartier résidentiel de Hamsa Donum en la personne de Mustafa Kamil, ancien général de la Garde républicaine de Saddam Hussein ; c’est lui qui organise la résistance contre Al-Qaïda. Ses miliciens sont parfois amenés à se rendre dans les locaux du lieutenant Samuel : ils opèrent le visage dissimulé, et sont à même d’identifier les membres présumés d’Al-Qaïda et les miliciens chiites. Selon Samuel, les recrues de Mustafa connaissent les visages, les noms, et les gens d’Al-Qaïda.

Tout le monde n’est pas d’avis que le Front de libération sunnite est un modèle voué à un succès durable. Yahia Salman Habib, par exemple. Ce cheikh est lui-même sunnite et vit dans une maison un peu à l’écart de l’artère principale, proche de la base US. L’arrière de sa propriété, couvert de dattiers, d’orangers et de poiriers sur des centaines de mètres carrés, s’étire jusque sur les rives du fleuve Tigre. Le cheikh appartient à l’une des tribus les plus importantes du centre de l’Irak et a occupé jadis une position élevée au sein du ministère de l’Agriculture ; c’est une figure reconnue. Habib confirme haut et fort ses liens avec le général Mustafa mais s’empresse d’ajouter que « les Américains devraient être vigilants dans le choix de leurs alliances ; ils ont en partie affaire à ces mêmes hommes qui ont combattu aux côtés d’Al-Qaïda dans le passé ». Le journal britannique The Economist a récemment publié, à juste titre, l’extrait d’un blog internet où un soldat américain apostrophe un Irakien. Ce dernier vient de se rallier au Front de libération – et donc, aux Américains – et se pose désormais en ennemi d’Al-Qaïda. L’Américain lui demande : « As-tu l’intention de me tuer ? ». Et l’Irakien de répondre : « Oui, mais pas aujourd’hui. »

Le cheikh Habib lui-même ne fait pas grand cas des forces d’occupation : « Je les vois passer tous les deux jours. Qu’est-ce qu’ils veulent de plus ? Ils ont déjà tout vu ici ! » Mais voilà qui irrite le cheikh franchement : « L’un des leurs a mitraillé mes dattiers de son blindé. Pour l’instant, je n’ai pas vu l’ombre d’un dédommagement. » Et notre homme d’enchainer sur une note tout ce qu’il y a de plus subtile : « Pourquoi les Américains s’évertuent à tout mettre dans le même panier ? Résistance nationale, Al-Qaïda – ils ne cherchent pas à comprendre. Or ils devraient. La résistance nationale c’est quelque chose de justifié. » Puis il pose le regard sur le lieutenant Samuel et ajoute : « La résistance non armée, cela va de soi. »

Puis le cheikh s’énerve à nouveau : « Plus de courant, plus de gaz, plus d’essence. Les pompes à eau des champs ? Elles sont fichues. Ici on essaie de survivre comme on peut, c’est tout ! » Disons qu’Habib n’est pas vraiment le plus mal loti, avec ses plantations en bordure du Tigre. Quand les Américains se présentent sur d’autres seuils – c’est rare qu’ils fassent usage de leurs armes à Hamsa Donum, contrairement à d’autres quartiers – ils n’ont pas toujours besoin de rentrer chez les gens pour se retrouver en face de la même misère, ils voient toujours les mêmes visages marqués par l’indifférence, les mêmes gestes empreints d’une courtoisie formelle. Ils sont toujours salués avec le même « Hello Mister » par les enfants qui viennent les tirer par la manche, en quête de sucreries. Les réponses aux questions – toujours les mêmes – du lieutenant Samuel et de ses soldats sont aussi prévisibles que le sempiternel « What-is-your-name ? » des enfants. Non, personne n’a rien vu ni entendu ici qui puisse être mis en rapport avec Al-Qaïda.

Les familles irakiennes sont des familles nombreuses. Le lieutenant Samuel et ses soldats prennent tous les hommes en photo, et utilisent des dispositifs modernes pour prendre des empreintes digitales électroniques ; ils scannent leurs yeux avec un lecteur rétinien. Qui d’autre habite ici ? Des oncles, des tantes, des frères, des cousins. L’officier américain n’est sûrement pas dupe, il sait qu’il est en train de chercher une aiguille dans une meule de foin malgré le déploiement de checkpoints, patrouilles et perquisitions. Et il sait que le scanner rétinien et le relevé d’empreintes digitales ne pourront jamais remplacer une chose : la confiance des Irakiens. Au mieux, il peut essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête des gens et ce qu’ils lui cachent. D’ailleurs il le reconnaît lui-même : « Je suis un soldat. Mais la plupart du temps, on fait un travail de policiers. Et tout ce que je connais du métier de policier, je l’ai appris à la télé. »

Les moins démunis sont partis d’ici

Le lieutenant Samuel et ses soldats peuvent toujours continuer à fouiller la meule de foin avec une sonde américaine high-tech, ils ont peu de chances d’y arriver. D’autant qu’ils sont victimes de leur ignorance du pays. D’après Stephen Berry, soldat américain, voilà comment vivent les gens dans leurs taudis autour de Hamsa Donum : « Chez nous, il suffit qu’il y ait une panne de télé qui dure cinq minutes suite à une coupure de courant pour que les gens crient au scandale. Les gens ici se contentent de peu. Ils sont capables de tenir des jours entiers sans électricité. »

L’Irak de Saddam a été, un certain temps et de loin, le pays arabe le plus développé. Les familles comme celle de Lamia Salum vivaient bien, dans leur résidence, avant la première guerre du Golfe. Le niveau de vie d’une bonne partie de la population était, avant la mise en place de l’embargo économique international, nettement supérieur à celui de l’Égypte, de la Syrie ou encore de la Palestine. Aujourd’hui, pour survivre, les habitants de Bagdad dépendent des cartes de rationnement, alors que le gouvernement américain leur avait promis liberté, démocratie, reconstruction et prospérité. Ceux qui en avaient les moyens sont partis : depuis le début de la guerre, près de deux millions d’Irakiens ont fui le pays, pour se rendre en Syrie, en Jordanie ou en Égypte. Ils représentent la force vive dont tout dépend : ce sont des médecins, des ingénieurs, des enseignants, des hommes d’affaires, des gens de la classe moyenne. Deux autres millions d’Irakiens sont d’ailleurs considérés comme des réfugiés dans leur propre pays : ce sont des sunnites et des chrétiens partis sauver leur peau dans le nord de l’Irak, zone encore relativement épargnée.

L’un des traducteurs irakiens, qui accompagne chaque jour le lieutenant Samuel lors de sa tournée chez les habitants, estime que « la situation est sans issue. Quelqu’un ici doit faire en sorte que l’ordre soit maintenu. Mais personne n’en est capable : ni le gouvernement, ni les Iraniens, encore moins les Syriens ou les Saoudiens. Tout ce qu’il nous reste, ce sont les Américains« .

Voilà en quoi consiste désormais le rapport entre les occupants et les occupés : vous les Américains, personne ne vous a demandé de venir ici. Mais maintenant que vous êtes là, ne nous laissez pas tout seuls dans ce chaos que vous avez créé. Lamia Salum, la laborantine de Hamsa Donum, lâche simplement : « Partir d’ici ? Tout de suite si vous voulez. Mais pour ça il nous faudrait de l’argent. Et nous n’en avons pas. »

Le kiosque à journaux

Une troupe de choc sur le divan

Publié le 21.03.2013

Si les forces américaines opèrent de telles percées, c’est grâce à la population – en revanche, cette dernière vit l’occupation américaine comme un mal nécessaire pour affronter les temps à venir.

De Tomas Avenarius – « Süddeutsche Zeitung », 11 octobre 2007

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A PROPOS DE L’AUTEUR
Süddeutsche Zeitung

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.