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A propos du projet

Mars 2003 – mars 2013. Dix ans de guerre vus d’Irak et d’ailleurs dans un webdocumentaire enrichi au quotidien jusqu’au au 1er mai – le jour où George Bush déclara la « mission accomplie ».

Que sait-on de l’Irak ? Quelles images évoque-t-il en nous ? Un berceau pour l’écriture, de l’or en noir, une guerre en prime-time, un dictateur déchu, puis aujourd’hui, une actualité au flou sanglant.

Les médias occidentaux, désormais moins prolixes, renvoient de Bagdad l’écho lointain d’un chaos ordinaire. Mais dix ans après la deuxième guerre du Golfe, que sait-on de la vie des Irakiens ? Chiites, sunnites, kurdes ou chrétiens, comment expriment-ils leurs attentes, leurs souffrances, leurs doutes ou leurs espoirs ? C’est d’abord ce que nous avons voulu entendre et voir.

Dans ce webdocumentaire, leur voix occupe la place centrale grâce à leurs reportages vidéo, leurs photos, leurs interviews. Le but ? Puiser les informations à la source et offrir une vision sans doute moins « occidentalo-centrée » qu’à l’habitude.

Les plumes de trois grands quotidiens européens partenaires – Le Monde, la Süddeutsche Zeitung et The Guardian – enrichissent le tableau. En complément, dix ans d’archives ARTE et les analyses d’experts internationaux aident à décrypter la complexité de l’histoire comme les enjeux géopolitiques de demain. Des photographes et des dessinateurs de presse sont aussi appelés à la barre des témoins.

Au final, une ambition : lire ensemble une décennie irakienne sous l’éclairage de ses principaux acteurs.

Un travail qui s’inscrit dans la collection entamée avec l’Afghanistan en 2011, à (re)découvrir sur notre site.

Les dix univers 

Choses vues. C’est à une réalisatrice, Katia Jarjoura, que nous avons confié la tâche de nous raconter son Irak en plusieurs « pastilles » saisies sur l’instant à Bagdad et sa région. Dix instantanés qui racontent son séjour d’un mois dans l’Irak de 2013.

Regards d’Irakiens. L’Irak sous l’œil de jeunes réalisateurs expérimentés ou débutants. Ils racontent, chacun à sa façon, leur pays et donnent à voir et à entendre des Irakiens ordinaires dont le témoignage mérite toute notre attention.

Carnet de route de Feurat Alani. Le road-movie sans commentaire en dix épisodes d’un journaliste franco-irakien lancé dans une traversée nord-sud du pays.

L’œil d’ARTE. Histoire de se rafraîchir la mémoire. Nous avons extrait de nos archives des reportages diffusés de 2003 à aujourd’hui. Sélectionnés par la rédaction, ils témoignent, au fil des ans, de l’actualité du moment.

Images irakiennes. Le principe est simple : cinq photographes irakiens et cinq photographes étrangers commentent chacun dix clichés issus de ses archives. Au final, cent regards incarnés et complémentaires.

L’exil. Ils ont quitté leur pays pour entamer une autre vie aux quatre coins du globe. Nous avons rencontré ces « Irakiens d’ailleurs » : dix portraits d’hommes et de femmes aux biographies tourmentées.

Irak 2.0.  WikiLeaks a-t-il changé le cours de l’histoire irakienne ? Comment le pays qui inventa l’écriture vit-il aujourd’hui la révolution 2.0 ? Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse.

Le kiosque à journaux. Nos partenaires Le Monde (France), The Guardian (Grande-Bretagne) et Süddeutsche Zeitung (Allemagne) proposent une série d’articles qui embrasse la décennie irakienne 2003/2013.

Coups de crayons. Puisqu’un bon dessin vaut mieux qu’un mauvais discours, un bon lieu commun vaut donc mieux qu’une mauvaise présentation : dix caricaturistes internationaux racontent dix ans d’actualité irakienne.

Repères. Interviews d’experts, articles et cartes, que faut-il de plus pour présenter l’Irak et son histoire ? Ne pas essayer de tout dire, mais simplement fournir les clés de compréhension d’un dossier complexe, tel est notre propos.

 

Partenaires

lemonde

Autoproclamé « journal de référence », tendance centre-gauche, Le Monde est le principal quotidien francophone de la planète avec 35 000 exemplaires diffusés hors de France. « Quotidien du soir » depuis sa fondation en 1944, il est en réalité un quotidien du midi puisqu’il boucle tous les matins à 10h30. Longtemps réputé pour son austérité, il a modernisé sa maquette, plus aérée et fait évoluer son contenu, plus accessible, afin d’élargir son audience. Avec plus de 40 millions de visites par mois, lemonde.fr est le principal site d’information en français. Outre des articles de son édition papier, il héberge de nombreux blogs de journalistes, propose des mises à jour en fonction de l’actualité, des diaporamas et des contenus vidéo.

sueddeutsche

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.

theguardian

Fondé à Manchester en 1821, The Guardian ne peut plus, à proprement parler, être défini comme un simple quotidien. Titre phare du groupe Guardian news and media, guardian.co.uk est devenu l’un des sites d’information les plus visités au monde. En plus des articles publiés dans l’édition papier, il contient des rubriques spécifiques sur l’art, le sport, le voyage, les médias ainsi que du contenu multimédia (webreportages, podcasts) produit par les journalistes. Propriété de Scott Trust, The Guardian est généralement considéré comme le journal de référence du centre-gauche. Bien que traditionnellement proche du New Labour, il peut se montrer très critique vis-à-vis du gouvernement travailliste.

 

Crédits

ARTE GEIE – Direction de l’information

Directeur : Marco Nassivera

Rédacteurs en chef ARTE Reportage : Philippe Brachet, Uwe Lothar Müller

Journalistes web : Donatien Huet, David Zurmely

Production : Sandrine Heitz, Cécile Thomas, Caroline Kelsch

Traduction : Éclair Group

Mixage : Marc Gigoux, Thierry Weil, Michel Puls

Musique : Nahawend, de Fawzy Al Ayedy. Album : Oud Aljazira. Label : Buda Musique/Musiques en balade. Année : 1999.

Site web réalisé par FCINQ

« Carnet de route »

Réalisation : Feurat Alani. Montage : Santiago Avalos. ARTE GEIE/Baozi Production – Décembre 2012

« Choses vues »

Réalisation : Katia Jarjoura. Montage : Wissam Charraf. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

« Irak, mon pays »

Réalisation : Abdul Rahim Mackie, Ahmed Taleb al Sultan, Ali al Hadithy, Malik Alawi, Omar Yassine. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

Réalisation : Namer Ablhed Huna, Awat Ali, Soran Qurbani, Ismaeel Omar Ali, Haval Salah Ali. Image, son, montage : Dhafir Ali Mashy, Ali Muhamed Ramzan, Hemn Zahir, Koshish Bakr, Anwar Ahmed,  Kerîm Muhamedi, Mensûr Elyasî, Jêhat Barîs, Ranj Abdulla, Kurdo Ahmad, Habib Kadri, Evan Aziz, Farman Ali. Alterdoc, ONG audiovisuelle – 2010-2012

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Bagdad / Kirkuk – Il faut les voir à l’œuvre, les mini ennemis de l’Amérique complètement survoltés. Une trentaine de gamins chahutent du haut d’un camion-benne dans les rues poussiéreuses et insalubres de Sadr City, vaste quartier chiite de Bagdad. C’est d’ici que pleuvent parfois les missiles destinés aux troupes américaines. Fiers comme Artaban, les gamins s’en donnent à cœur joie et brandissent leurs armes avec la décontraction de chefs de guerre. Les armes ont beau être en plastique, les gestes, eux, sont très clairs. A Sadr City, un enfant sur deux possède une arme jouet, et les petites filles ne sont pas en reste. Dans la panoplie de silencieux et de canons dorés, on distingue des Glocks, des Beretta et autres Magnums. Les gamins d’ici sont aussi incollables sur la question des marques que des petits occidentaux du même âge. Le spectre de la guerre continue bel et bien de planer, que ce soit à Sadr City, Bagdad, ou dans tout l’Irak. Elle risque de se déclencher quand les Américains auront évacué le sol irakien. Pour l’instant, l’ambiance est au jeu et à la provocation, rien de très inhabituel au Proche-Orient, mais ici, elle devient très oppressante. Il semble difficile de s’imaginer un Irak en paix – ou tout au moins un scénario où les choses s’arrangeraient le mieux possible. C’est le moment où jamais de réagir.

Karim Kassid, par exemple, qui du haut de son 1,90 m, vouait jusqu’alors aux Américains une haine au moins aussi impressionnante que lui, s’est rendu à l’évidence. Ce grand gaillard de 25 ans, qui arbore fièrement un tee-Shirt avec la poitrine barrée du mot « California », est devenu un adepte du basket ; il reconnaît volontiers que les organisations d’aide américaines avaient du bon. Il y a quatre ans de cela, il s’était enrôlé dans l’armée du Mahdi, conduite par le prédicateur militant chiite Moqtada Sadr. « Je croyais que les occupants ne partiraient jamais si on ne s’opposait pas à eux », dit-il. « J’avais peur qu’ils ne détruisent tout ici. »

Le 31 décembre, le président américain Barack Obama va mettre officiellement un terme à la guerre en procédant au retrait de ses troupes. Ensuite, l’Irak sera face à lui-même, et face à ses ennemis. Les diplomates occidentaux sont circonspects : les djihadistes, les insurgés sunnites, les chefs de tribus insatisfaits et les milices chiites pourraient très bien mettre le gouvernement irakien à l’épreuve, en atteste la fréquence actuelle des attentats, en nette hausse. Toute la région est sens dessus dessous, comment l’Irak pourrait-il maintenir sa stabilité ? Tout peut arriver. Tout comme il est possible que l’explosion redoutée n’ait pas lieu.

Tout dépend en bonne partie de la réaction des chiites ; ce qui nous ramène à Sadr City, le fief de Moqtada Sadr. Karim se souvient – il n’était alors qu’un enfant – que Saddam avait écrasé un soulèvement chiite sans état d’âme, en 1991. Karim et les siens, sunnites, venaient d’être jetés à la rue, et c’est comme ça qu’ils sont arrivés à Sadr City – à l’époque, Saddam City – ville champignon des années 60, quadrillée de rues comme Manhattan. C’est le lieu qui a donné naissance à une nouvelle génération de prédicateurs politisés, des hommes comme le père de Moqtada – Mohammed Sadik Sadr -, un ayatollah vedette déterminé à passer de la résistance spirituelle chiite à la résistance armée. Saddam le lui a fait payer en le faisant abattre dans sa voiture avec ses deux fils en 1999 ; on dit qu’il a également fait assassiner le cousin de Sadik, l’imam Mohammed Bakr Sadr à coup de clous enfoncés dans le visage.

Du jour au lendemain, Moqtada est devenu leur leader. A la chute de Saddam, les Américains ont chassé les sunnites du pouvoir, et la majorité chiite s’est enfin trouvée libre de pratiquer sa religion au grand jour. Le nouveau venu, lui, s’est introduit dans la brèche en cultivant ses origines nobles ; il avait compris comment utiliser la précarité des chiites pour les besoins de sa propre ascension, en mettant sur pied l’Armée du Mahdi. Il n’avait plus qu’à déclarer la guerre à l’occupant américain. Karim, lui, était « persuadé qu’il (Moqtada) voulait poursuivre l’œuvre de son père ».

Moqtada Sadr a réussi à établir sa loi, dans cet Irak déjà éminemment brutal. Au beau milieu de cette guerre entre confessions, selon des témoins, il aurait profité d’un attentat au marché de Sadr City ayant fait plus de 250 morts, pour faire embarquer des sunnites innocents, qui ont ensuite été abattus dans des cratères d’obus. C’en était trop, selon Karim : « Il faut se méfier de ceux qui combattent pour Moqtada, cette armée est un ramassis de criminels. »

Dans une véritable volte-face, le prédicateur et chef de milice est parti pour l’Iran en 2008, après avoir décrété la démobilisation de l’armée du Mahdi. Depuis, il se présente comme un homme politique qui pèse très lourd au sein du gouvernement. Avec cinq ministres en poste qui se réclament du mouvement sadriste, il n’hésite pas à claironner que le gouvernement est toujours à la botte de Washington. Si pour Karim aussi, « l’Amérique, c’est le diable en personne », le jeune homme nuance son discours : « Moqtada n’arrive pas aux chevilles de son père. Et maintenant, il fait de la politique ! Une chose est sûre, il ne m’aura plus ! » D’ailleurs, la perspective du 31 décembre le rend mal à l’aise : « Quand les Américains seront partis, quelqu’un pourrait profiter de la situation. » Y compris à Sadr City.

Entre les véhicules militaires et les checkpoints, difficile d’ignorer les croquis hagiographiques pleins d’humour qui apparaissent ça et là ; Ali et Hussein, sourcils en bataille et visage marron devant des paysages en technicolor. Pour les chiites, ils sont saints parmi les saints. Issus de familles de prophètes, ce sont les super héros du VIIème siècle. Et placardées à côté, comme si rien n’avait changé, on voit des photos de victimes de bombardements, ainsi qu’un Moqtada encadré par une famille de martyrs, ou seul, armé jusqu’aux dents. Aux carrefours, on se croirait quelque part à Disneyland : on voit des guérites de police, dont la construction a été inspirée d’un uniforme ; avec un béret noir en guise de toit et une chemise blanche qui figure les murs. L’extrémité de la cravate, relevée, sert de siège au policier de faction. Et au-dessus, on lit une inscription bien visible : « Non à l’occupation. »

Ces rues envahies par le kitsch et la violence sont le fief des hommes de Moqtada, où ils sévissent à coup de patronage social en exerçant aussi une féroce surveillance pour le respect de la vertu. Il y a encore quelques années, les femmes devaient apparaître voilées y compris le jour de leur mariage. La musique était interdite. Aujourd’hui, les sadristes font miroiter des propositions de travail mirobolantes, disent les gens ici, mais ils représentent une menace pour les projets de l’Union européenne, parce qu’ils confondent les étoiles européennes avec l’étoile de David. Selon le New York Times, les membres de l’Armée du Mahdi, les « Mumahidun » se posent en bienfaiteurs du peuple, qu’ils invitent à des séances de lecture du Coran et des parties de football. Mais d’aucuns estiment qu’il y a des limites à la reconnaissance, en l’absence de nouvelles structures hospitalières ou scolaires, alors qu’il y a des mosquées partout. Quand les sadristes appellent à la grève générale, ils n’hésiteraient pas à devenir menaçants : « Si tu te présentes au travail, on te casse les jambes. » Certains pensent que sitôt les Américains partis, le prédicateur radical chiite pourrait tenter d’édifier un état islamiste au sein de l’État, en reproduisant le modèle du Hezbollah libanais. Pour le Pentagone, le potentiel de mobilisation des milices et leurs liens avec l’Iran font du sadrisme un mouvement plus dangereux encore qu’Al-Qaïda.

Mushrik Naji Abud, porte-parole du mouvement sadriste au Parlement, reçoit ses visiteurs dans des fauteuils clinquants bien rembourrés, scintillants comme son costume couleur pétrole. Nimbé d’un parfum entêtant, il expose sa théorie selon laquelle la menace de péril vient d’ailleurs. Selon lui, les problèmes de l’Irak sont imputables aux Américains : les tensions entre sunnites et chiites, Al-Qaïda, la corruption, tout cela, c’est à cause d’eux. Dès que les Américains auront déguerpi, il n’y aura plus de problèmes. « Nous allons combattre toute forme d’occupation avec tous les moyens dont nous disposons : politiques, militaires, peu importe », dit-il. Le ministre américain de la Défense Leon Panetta vient à peine d’annoncer que les États-Unis vont laisser 3000 voire 4000 hommes au plus en Irak ; à peine de quoi se protéger eux-mêmes, sans parler de leur force de frappe, extrêmement réduite. A la question « Est-ce que 3000 soldats américains représentent une force d’occupation ? », Mushrik Naji Abud répond : « Un seul soldat suffirait à être considéré comme une force d’occupation. » Et de démontrer, avec cette force de conviction tellement représentative des islamistes scrupuleux d’observer les règles du jeu démocratique : « C’est le peuple qui exprime sa volonté au parlement. Nous les sadristes, nous avons plus de quarante députés. Chacun d’entre eux représente 100 000 Irakiens. Autant dire qu’il y a beaucoup de voix en faveur du retrait. »

Les Américains vont partir de toute façon. Pour se rendre auprès des dernières troupes à Kirkouk, le vol de nuit en hélicoptère passe par Mossoul ; il est impressionnant de beauté. En contrebas, la terre plongée dans l’obscurité est illuminée ça et là par des langues de feu qui jaillissent des pipelines, comme si de l’or giclait des entrailles de la terre. Voici Kirkouk qui rassemble à elle toute seule toutes les communautés, comme si c’était un Irak miniature, miné par le conflit entre Kurdes, Arabes, Turkmènes qui se disputent le pétrole ; c’est ici que tout peut basculer dans une guerre civile. C’est aussi ici que se trouve Camp Warrior, l’une des dernières bases de l’armée américaine. Elle abrite la « Devil’s Brigade »,  brigade de combat de la 1ère division d’infanterie lourde. Si la 1ère brigade est célèbre pour ses interventions lors des guerres mondiales, des conflits du Vietnam et du Koweït, c’est aussi l’une des plus anciennes brigades de l’armée américaine. L’histoire de l’une de ses unités remonte aux guerres d’indépendance du XVIIIe siècle, ce qui donne une idée de son ancienneté selon les critères américains.

On apprend qu’un médecin turkmène vient de se faire assassiner à Kirkouk et que cela a déclenché une manifestation de la communauté. L’après-midi même, le lieutenant Ryan Sheffield se met en route avec ses hommes pour rejoindre l’un des checkpoints arabo-turkmènes pour voir si l’ordre est revenu. En huit ans, plus de 100 000 Irakiens et plus de 4000 soldats américains ont trouvé la mort ; soulignons que le mois d’août a été le seul mois où les Américains n’ont pas eu de pertes à déplorer. Les troupes de combat se sont retirées il y a longtemps, et depuis, l’armée américaine a formé des dizaines de milliers de soldats et de policiers irakiens, aussi à Kirkouk. La mission du lieutenant Sheffield ici est purement éducative.

Dans les villes irakiennes, il n’y a plus aucune trace de soldats américains ; ils se contentent d’y faire de brèves incursions comme cette fois, en MRAP. Ce véhicule permet de transporter des troupes plus ou moins nombreuses. A l’intérieur, un détecteur de mines sur lequel est collé un mini sticker Superman et un magazine pour hommes abandonné à côté d’une mitraillette. Nous voici au checkpoint, un fort en pierre rose ; le caporal Fahradin Osman, un Kurde, reçoit les Américains en vieilles connaissances. Le lieutenant Sheffield lui demande poliment à quand remonte la dernière fois où il a vu sa famille ; le caporal lui répond qu’il vient d’avoir quelques jours de permission. « Qui est au poste actuellement ? – Sept Arabes et sept Kurdes. » « Tout va bien avec l’électricité et l’essence ? – Oui, on en a suffisamment. » « Des problèmes particuliers ? – RAS, à part des chauffards saouls. » Puis le lieutenant Sheffield veut savoir si le caporal a réfléchi au sujet de l’intégration éventuelle d’éléments féminins, mais l’homme élude la question avec élégance : il n’y a malheureusement que cinq femmes pour sept checkpoints, il faudra attendre un peu avant d’en admettre une ici.

Le caporal a beaucoup appris des Américains et il se sentirait plus à l’aise s’ils restaient ici encore quelques temps. « Il nous faut deux semaines pour sécuriser une zone, alors que les Américains expédient ce type de mission en deux jours », dit-il. « Pour l’instant, on n’a toujours pas vraiment de ministres de l’Intérieur et de la Défense à Bagdad. Vous croyez, vous, que le départ des Américains va arranger les choses ? »

Comme beaucoup de pairs de son rang, le lieutenant Sheffield est persuadé que les troupes américaines sont un vecteur de rapprochement entre les différentes confessions et populations d’Irak. D’autres que lui sont persuadés que Saddam a caché des armes de destruction massive. Un autre homme déclare que les États-Unis se sont mis en quatre pour les Irakiens. Ailleurs, un capitaine, dit d’eux qu’ils sont « comme des enfants qui, parce qu’ils ont 18 ans, doivent affronter le monde alors qu’ils ne sont pas prêts ». Lui-même a dans les 25 ans. Un peu plus loin, un sergent confesse qu’il a été surpris de trouver des palmiers en Irak.

En plus haut lieu, les commentaires sont moins naïfs. C’était une erreur de chasser les membres du parti Baas et de démanteler l’appareil de sécurité, explique le colonel Michael Pappal, commandant de la 1ère brigade. Il poursuit : « Il a fallu tout recommencer à zéro dans la bureaucratie et dans l’armée. » Huit ans après la chute du tyran, l’Irak est un exemple de ratage complet aux yeux des insurgés en Libye ou en Syrie. Le fait d’écarter massivement les populations, les confessions, les sympathisants politiques, peut les amener justement à fomenter une rébellion sur la durée contre le nouvel État ; voilà ce qui est ressenti comme étant l’erreur capitale commise par les Américains. Pappal en est conscient, mais estime que les dégâts sont maitrisables. Selon lui, le gouvernement de Bagdad est parfois bancal au regard des standards démocratiques occidentaux ; cela dit, il est en état de fonctionnement. Et, c’est sûr, l’armée et la police ne sont pas aussi bien formés qu’il le faudrait, mais « ils ne s’en tirent pas trop mal ».

De toute façon, il est trop tard. Des quelques 500 camps américains en Irak, il n’en reste plus qu’une quarantaine, et le nombre de soldats – 170 000 au départ – a été réduit à 43 000 hommes. Dans la province de Kirkouk, Camp Warrior est le dernier bastion américain depuis la fermeture de cinq bases militaires. Il n’y a plus un seul char américain dans toute la région. Quand on pense à tout ce qui reste à faire, nous confie Jacquelyn Gerald, il y a de quoi avoir des cauchemars : elle rêve la nuit qu’elle est acculée par des MRAP et des Humvees, des écrans plats, des installations radar et autres générateurs. Parfois, des cargaisons de produits pollués se mêlent à son cauchemar, ou un carton sans papiers valides, et même un conteneur rempli de déchets ; il s’agit de tout ce qu’elle a inventorié et réparti pour le compte du Pentagone, sur le sol de gravillons de Camp Warrior. Des armes destinées aux unités américaines en Irak, en Afghanistan ou aux États-Unis, des logements vides en kit pour les forces de sécurité irakiennes, connues pour décompter chaque installation de climatisation dans les logements.

L’armée américaine a ramené l’Amérique en Mésopotamie à grands renforts de T-bone steaks et de nappes de tables découpées dans des drapeaux américains. Jacquelyn Gerald est actuellement occupée à démanteler les bases militaires ; pour l’instant elle en a 20 derrière elle, et travaille à un rythme soutenu : « En ce moment, ils sont tous en train d’emballer et de débarrasser les lieux. » Cela semble titiller depuis quelques temps le premier ministre Nouri al-Maliki, qui souhaiterait que quelques soldats américains restent ici en qualité de conseillers ; et en cas de réponse positive, il aimerait savoir combien d’entre eux seraient maintenus. La plupart des Irakiens ne cachent pas leur mépris pour la classe dirigeante politique, qui a eu besoin de neuf mois pour se constituer un gouvernement après les élections. Et voilà qu’elle continue à chipoter avec ce genre de demande ! Pendant ce temps, les généraux de l’armée américaine tentent de mettre les voiles tout en essayant de faire preuve d’un minimum de souplesse, au cas où le gouvernement irakien devait demander le maintien de 10 ou 20 000 troupes. D’un point de vue logistique, « cela coûterait une fortune », dit Jacquelyn Gerald. « Nous avons déjà franchi le tournant. »

Tout ce qui reste, ce sont des conteneurs à usage d’habitation pour l’armée irakienne, quelques Humvees et des murs en béton. Quoi d’autre sinon, après un stationnement de huit ans ? Un journaliste fait remarquer qu’ici on n’a pas capté grand-chose de la culture américaine, cela s’est limité à des soldats en uniforme.

Nous voici dans un parc de Bagdad. Une famille sunnite qui vient de Yousfiya, l’un des bastions du soulèvement, est en plein pique-nique. Le père, que l’on appellera Hamid, est policier et gagne plutôt bien sa vie. Mais les policiers sont les cibles privilégiées lors d’attentats. « Je ne vois pas comment gagner ma vie autrement », admet-il. La police sera-t-elle prête, après le départ des Américains, à garantir l’ordre sur place ? « Non », répond Hamid. Effectivement, une semaine plus tard, une bombe explose en bordure du parc. Bien sûr, il existe des Irakiens qui estiment que huit ans de présence américaine, c’est bien assez, et qui trouvent que chaque jour supplémentaire est une provocation. Certains commencent à remettre en question leur propre jugement, ils sont envahis par l’amertume et la honte suite à ces années de violences. « Entre vous et moi, l’Irak est un pays foutu », me confie un sunnite.

Il n’y a rien de moins sûr. A Bagdad, rue Mutanabbi, dans le quartier des libraires, le vieux Naim al-Schattri en a les larmes aux yeux quand il pense à l’attentat à la bombe qui a eu lieu ici il y a quatre ans. Entre temps, la rue a été réparée, et les clients se sont remis à acheter des livres sur la religion et la politique. « Cette rue, c’est ma famille, et elle est encore plus belle qu’avant. »

A Karrada, l’un des quartiers les plus ouverts de la capitale, les gens se promènent tard la nuit, et passent devant des étals couverts d’épices ou de vêtements confectionnés en Chine, ainsi que des pullovers marqués du logo de Shaun le Mouton. Ici, on ne trouve guère de magasins avec des produits occidentaux si ce n’est un grand magasin Adidas ; on trouve aussi des fruits en provenance de Syrie. Les gens roulent dans des voitures iraniennes ; on voit des hommes se faire raser la nuque sous la lumière tremblotante de néons par la vitrine des coiffeurs. Chez les glaciers, des ventilateurs soufflent de l’air frais sur les consommateurs. Un poisson, que l’on cuisine ici au maskouf, jaillit d’un bassin et rebondit sur le trottoir ; il finit par mourir, agité de soubresauts. Par les portes d’un magasin où l’on vend de l’alcool, on distingue des étagères remplies de bouteilles de whisky – pied de nez aux islamistes pour les uns, reliquat d’une époque marquée par la joie de vivre et l’ouverture sur le monde pour les autres. La nuit fait tomber son voile sur les façades grêlées par les impacts de balles, qui sont autant d’anciennes que de nouvelles cicatrices. C’est ça Bagdad dans l’instant présent, avec quelques heures volées, passées à arpenter le pavé. Difficile de croire que les Américains ont jamais posé le pied en ces lieux.

Le kiosque à journaux

Vers le retrait

Publié le 12.04.2013

D’ici la fin de l’année, Barack Obama aura procédé au retrait de ses troupes d’Irak pour laisser le pays se reprendre en main. Le spectre de la guerre plane à nouveau sur le pays. Beaucoup d’Irakiens se demandent s’ils ne vont pas regretter le départ des Américains.

De Sonja Zekri – « Süddeutsche Zeitung », 5 octobre 2011

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A PROPOS DE L’AUTEUR
Süddeutsche Zeitung

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.