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A propos du projet

Mars 2003 – mars 2013. Dix ans de guerre vus d’Irak et d’ailleurs dans un webdocumentaire enrichi au quotidien jusqu’au au 1er mai – le jour où George Bush déclara la « mission accomplie ».

Que sait-on de l’Irak ? Quelles images évoque-t-il en nous ? Un berceau pour l’écriture, de l’or en noir, une guerre en prime-time, un dictateur déchu, puis aujourd’hui, une actualité au flou sanglant.

Les médias occidentaux, désormais moins prolixes, renvoient de Bagdad l’écho lointain d’un chaos ordinaire. Mais dix ans après la deuxième guerre du Golfe, que sait-on de la vie des Irakiens ? Chiites, sunnites, kurdes ou chrétiens, comment expriment-ils leurs attentes, leurs souffrances, leurs doutes ou leurs espoirs ? C’est d’abord ce que nous avons voulu entendre et voir.

Dans ce webdocumentaire, leur voix occupe la place centrale grâce à leurs reportages vidéo, leurs photos, leurs interviews. Le but ? Puiser les informations à la source et offrir une vision sans doute moins « occidentalo-centrée » qu’à l’habitude.

Les plumes de trois grands quotidiens européens partenaires – Le Monde, la Süddeutsche Zeitung et The Guardian – enrichissent le tableau. En complément, dix ans d’archives ARTE et les analyses d’experts internationaux aident à décrypter la complexité de l’histoire comme les enjeux géopolitiques de demain. Des photographes et des dessinateurs de presse sont aussi appelés à la barre des témoins.

Au final, une ambition : lire ensemble une décennie irakienne sous l’éclairage de ses principaux acteurs.

Un travail qui s’inscrit dans la collection entamée avec l’Afghanistan en 2011, à (re)découvrir sur notre site.

Les dix univers 

Choses vues. C’est à une réalisatrice, Katia Jarjoura, que nous avons confié la tâche de nous raconter son Irak en plusieurs « pastilles » saisies sur l’instant à Bagdad et sa région. Dix instantanés qui racontent son séjour d’un mois dans l’Irak de 2013.

Regards d’Irakiens. L’Irak sous l’œil de jeunes réalisateurs expérimentés ou débutants. Ils racontent, chacun à sa façon, leur pays et donnent à voir et à entendre des Irakiens ordinaires dont le témoignage mérite toute notre attention.

Carnet de route de Feurat Alani. Le road-movie sans commentaire en dix épisodes d’un journaliste franco-irakien lancé dans une traversée nord-sud du pays.

L’œil d’ARTE. Histoire de se rafraîchir la mémoire. Nous avons extrait de nos archives des reportages diffusés de 2003 à aujourd’hui. Sélectionnés par la rédaction, ils témoignent, au fil des ans, de l’actualité du moment.

Images irakiennes. Le principe est simple : cinq photographes irakiens et cinq photographes étrangers commentent chacun dix clichés issus de ses archives. Au final, cent regards incarnés et complémentaires.

L’exil. Ils ont quitté leur pays pour entamer une autre vie aux quatre coins du globe. Nous avons rencontré ces « Irakiens d’ailleurs » : dix portraits d’hommes et de femmes aux biographies tourmentées.

Irak 2.0.  WikiLeaks a-t-il changé le cours de l’histoire irakienne ? Comment le pays qui inventa l’écriture vit-il aujourd’hui la révolution 2.0 ? Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse.

Le kiosque à journaux. Nos partenaires Le Monde (France), The Guardian (Grande-Bretagne) et Süddeutsche Zeitung (Allemagne) proposent une série d’articles qui embrasse la décennie irakienne 2003/2013.

Coups de crayons. Puisqu’un bon dessin vaut mieux qu’un mauvais discours, un bon lieu commun vaut donc mieux qu’une mauvaise présentation : dix caricaturistes internationaux racontent dix ans d’actualité irakienne.

Repères. Interviews d’experts, articles et cartes, que faut-il de plus pour présenter l’Irak et son histoire ? Ne pas essayer de tout dire, mais simplement fournir les clés de compréhension d’un dossier complexe, tel est notre propos.

 

Partenaires

lemonde

Autoproclamé « journal de référence », tendance centre-gauche, Le Monde est le principal quotidien francophone de la planète avec 35 000 exemplaires diffusés hors de France. « Quotidien du soir » depuis sa fondation en 1944, il est en réalité un quotidien du midi puisqu’il boucle tous les matins à 10h30. Longtemps réputé pour son austérité, il a modernisé sa maquette, plus aérée et fait évoluer son contenu, plus accessible, afin d’élargir son audience. Avec plus de 40 millions de visites par mois, lemonde.fr est le principal site d’information en français. Outre des articles de son édition papier, il héberge de nombreux blogs de journalistes, propose des mises à jour en fonction de l’actualité, des diaporamas et des contenus vidéo.

sueddeutsche

Né à Munich, en 1945, le « journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand » est un grand quotidien de référence du pays. Réputé pour son indépendance, la SZ se distingue par sa célèbre « Streiflicht », chronique d’humeur paraissant chaque jour sur la une, et sa page 3 de grands reportages. Le traitement de l’information nationale et internationale y tient une large place. Certains articles du site web sont enrichis de vidéos signées SZ. Un site spécial est également dédié aux jeunes, jetzt.de.

theguardian

Fondé à Manchester en 1821, The Guardian ne peut plus, à proprement parler, être défini comme un simple quotidien. Titre phare du groupe Guardian news and media, guardian.co.uk est devenu l’un des sites d’information les plus visités au monde. En plus des articles publiés dans l’édition papier, il contient des rubriques spécifiques sur l’art, le sport, le voyage, les médias ainsi que du contenu multimédia (webreportages, podcasts) produit par les journalistes. Propriété de Scott Trust, The Guardian est généralement considéré comme le journal de référence du centre-gauche. Bien que traditionnellement proche du New Labour, il peut se montrer très critique vis-à-vis du gouvernement travailliste.

 

Crédits

ARTE GEIE – Direction de l’information

Directeur : Marco Nassivera

Rédacteurs en chef ARTE Reportage : Philippe Brachet, Uwe Lothar Müller

Journalistes web : Donatien Huet, David Zurmely

Production : Sandrine Heitz, Cécile Thomas, Caroline Kelsch

Traduction : Éclair Group

Mixage : Marc Gigoux, Thierry Weil, Michel Puls

Musique : Nahawend, de Fawzy Al Ayedy. Album : Oud Aljazira. Label : Buda Musique/Musiques en balade. Année : 1999.

Site web réalisé par FCINQ

« Carnet de route »

Réalisation : Feurat Alani. Montage : Santiago Avalos. ARTE GEIE/Baozi Production – Décembre 2012

« Choses vues »

Réalisation : Katia Jarjoura. Montage : Wissam Charraf. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

« Irak, mon pays »

Réalisation : Abdul Rahim Mackie, Ahmed Taleb al Sultan, Ali al Hadithy, Malik Alawi, Omar Yassine. ARTE GEIE/Baozi Production – Janvier 2013

Réalisation : Namer Ablhed Huna, Awat Ali, Soran Qurbani, Ismaeel Omar Ali, Haval Salah Ali. Image, son, montage : Dhafir Ali Mashy, Ali Muhamed Ramzan, Hemn Zahir, Koshish Bakr, Anwar Ahmed,  Kerîm Muhamedi, Mensûr Elyasî, Jêhat Barîs, Ranj Abdulla, Kurdo Ahmad, Habib Kadri, Evan Aziz, Farman Ali. Alterdoc, ONG audiovisuelle – 2010-2012

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Saddam Hussein est tombé comme il a gouverné, par le fer et le feu. Il est « dur jusqu’à la cruauté », avait dit de lui, en 1990, Evgueni Primakov. Le ministre soviétique des affaires étrangères, que Mikhaïl Gorbatchev avait alors chargé de convaincre Saddam d’évacuer le Koweït, avant d’en être expulsé par la force, semblait soudain découvrir ce que les Irakiens savaient depuis plus de vingt ans : Saddam Hussein était un homme impitoyable, pour qui la fin justifiait les moyens.

Un homme qui, pour conjurer ses propres peurs, souvent imaginaires, avait fondé son pouvoir sur la terreur et qui, pour assurer la pérennité de ce pouvoir, n’a pas hésité à faire tuer des dizaines de milliers de ses compatriotes. Point focal de ses peurs et de ses suspicions, les Kurdes et les chiites en particulier, contre lesquels il n’a pas hésité à utiliser des armes chimiques, en 1988 pour les premiers, en 1991 pour les seconds. Sa cruauté n’avait d’égale que sa volonté de puissance, une soif de grandeur qui l’a poussé à se lancer dans les aventures les plus hasardeuses, le conduisant à sa propre disgrâce et à la ruine de son pays.

Fils d’une famille paysanne d’un village proche de Tikrit, à quelque 150 km au nord de Bagdad, il « entre » en politique, lorsque, à 18 ans, il découvre, au lycée d’Al-Kharkh, à Bagdad, les cellules clandestines baasistes de résistance au colonisateur britannique. En 1956, il participe à un complot avorté contre le roi Fayçal II. Trois ans plus tard, il est l’un des trois jeunes baasistes qui tirent à bout portant sur le nouveau maître de l’Irak, le général Kassem. Blessé à la jambe, il se réfugie en Syrie, puis en Égypte.

De retour au pays, il est arrêté en 1964, mais il s’évade deux ans plus tard, pour préparer le coup d’État qui, en juillet 1968, amène le parti Baas au pouvoir. Il devient alors secrétaire général adjoint du commandement régional du parti et, trois ans plus tard, vice-président de la République. En 1969, alors qu’il est déjà l’homme fort de l’Irak, il obtient sa licence de droit… à la pointe du revolver : il se présente à la salle d’examens en treillis, un pistolet à la hanche et encadré de quatre gardes du corps armés de mitraillettes. « Du coup, les examinateurs comprirent ce qu’il leur restait à faire », écrit le journaliste britannique Patrick Seale.

L’histoire ancienne et récente de l’Irak est certes jalonnée d’actes de violence. Les coups d’État de 1958 (qui renversa la monarchie), de 1963 (qui amena une première fois les baasistes au pouvoir), puis de 1968 (qui assit définitivement leur autorité) ont, eux aussi, été marqués par des meurtres et des assassinats. Mais Saddam Hussein a porté cette dureté à son paroxysme.

C’est essentiellement par la violence que Saddam Hussein a accédé au sommet de l’État, n’hésitant pas à tuer de ses propres mains, même ses collaborateurs les plus proches. La mise en scène, imaginée pour inaugurer son régime, après qu’il eut « convaincu », par la menace, le président Ahmad Hassan Al-Bakr de se démettre, illustre remarquablement, parmi des milliers d’autres, les méthodes d’un homme maladivement soupçonneux, y compris à l’égard des siens.

22 juillet 1979. Saddam Hussein a pris le pouvoir voilà deux semaines. Il convoque en urgence des milliers de cadres supérieurs du parti Baas. Le rideau se lève sur la lecture, par Mohyi Hussein El-Machadi, secrétaire général du conseil du commandement de la révolution, l’organe suprême du parti Baas – au pouvoir depuis 1968 -, d’une « confession » détaillée de sa participation à un « complot », qui vise à renverser le régime et à proclamer l’union avec la Syrie, sous la direction du président syrien, Hafez El-Assad. El-Machadi énumère ensuite les noms de ceux qui auraient participé à la « conjuration ». Ils sont priés un à un de quitter la salle. Une cinquantaine de responsables sont ainsi mis à l’ombre. Vingt-deux d’entre eux seront fusillés en présence de Saddam Hussein.

Parmi eux figurait Abdel Khaleq Al-Samaraï, l’un des dirigeants historiques les plus respectés du Baas, qui était en résidence surveillée depuis six ans, après avoir été accusé de participation à un complot – bien réel celui-là -, ourdi par le chef de la sécurité, Nazem Kazzar. Ce dont Al-Samaraï était en réalité coupable, c’était d’être plus populaire que le tandem Al-Bakr – Hussein. Quant aux « conjurés » de 1979, ils payaient de leur vie le seul fait d’avoir contesté la procédure peu orthodoxe de l’accession au pouvoir du nouveau numéro un irakien.

Saddam Hussein venait ainsi de donner le ton. Quiconque oserait contester son autorité subirait le même sort.

Il feint d’avoir ignoré les brutalités dont s’était rendu coupable Nazem Kazzar, qui se plaisait, dit-on, à prendre ses repas en assistant à des séances de torture « raffinées », et qui avait admis avoir torturé à mort ou fait assassiner quelque deux mille suspects parmi les baasistes dissidents, les nassériens, les Kurdes, les chiites et les communistes. « Nous étions trop occupés dans d’autres domaines pour exercer sur Kazzar un contrôle minutieux », plaida Saddam Hussein après la trahison de son vassal.

Nul n’en fut dupe, car c’était lui qui l’avait nommé à ce poste, et il ne pouvait avoir ignoré, pendant cinq ans, les exactions dont Kazzar s’était rendu coupable. Exécutions, disparitions, assassinats, « morts naturelles » en prison ou mystérieux accidents de la route ou d’hélicoptères n’ont pas cessé.

Saddam Hussein a aussi pratiqué sans scrupules la violence de masse, faisant transférer de force, dans le sud de l’Irak, en 1975-1976, après l’effondrement de leur mouvement autonomiste, quelque 300 000 Kurdes. Contre ceux-ci, il n’a pas hésité à utiliser des gaz en 1988, devenant ainsi le premier homme d’État à recourir à l’arme chimique contre sa population. Cinq mille Irakiens périrent dans la seule localité de Halabja, et plusieurs milliers d’autres ailleurs. En 1970, déjà, il avait monté un attentat – manqué – contre le fils du dirigeant kurde, Moustapha Barzani, qu’il tenta, sans succès, d’éliminer un an plus tard.

Plus encore que les Kurdes, Saddam Hussein redoutait les chiites, majoritaires dans le pays. En 1979, il en a fait arrêter plusieurs milliers et fait assassiner en prison, l’année suivante, leur chef spirituel, l’ayatollah Bagher Sadr, ainsi que plusieurs membres de sa famille, dont des femmes. Parallèlement, il a fait déporter plus de 100 000 habitants d’origine persane, contraints d’abandonner tous leurs biens en l’espace de quarante-huit heures pour se réfugier chez leur voisin iranien.

L’Iran, qui, sous le règne du chah, aspirait à devenir le gendarme du Golfe, qui n’avait pas hésité à instrumentaliser les Kurdes irakiens contre le régime de Bagdad et s’était vu qualifier « d’agent de l’impérialisme américain » dans la région, l’Iran avec lequel le conflit sur la délimitation de la frontière dans le Chatt el-Arab avait enfin été réglé en 1975 – aux dépens de la rébellion kurde, bradée par le chah, et d’opposants iraniens, expulsés par Bagdad -, l’Iran, donc, venait de tomber aux mains d’un pouvoir religieux qui ne faisait pas mystère de sa volonté d’exporter sa « révolution ».

Entre 1975 et 1979, Saddam Hussein avait quelque peu oublié le « socialisme » et la « laïcité » du Baas, pour se rapprocher des monarchies voisines – notamment l’Arabie saoudite et la Jordanie. Après avoir écrasé dans le sang la rébellion kurde, il avait aussi réussi à éliminer tous ses rivaux, à concentrer les pouvoirs aux mains de ses seuls hommes de confiance, à quadriller le pays par un système de services de renseignement à plusieurs étages, et il se sentait donc suffisamment à l’aise à l’intérieur pour pouvoir s’offrir cette ouverture.

Ce tournant fut facilité par la flambée des prix du brut après l’embargo décidé, en 1973, par les Etats producteurs arabes. Saddam Hussein sut mettre à profit cette manne pour assurer le développement du pays et sa prospérité. Il renforça l’armée en effectifs et en matériels. L’Irak, qui était lié depuis 1972 par un traité d’amitié et de coopération avec l’URSS, n’était plus aussi dépendant de l’aide de Moscou. Saddam Hussein s’offrit même le luxe de resserrer les liens économiques avec les États-Unis, alors même que les relations diplomatiques entre les deux pays étaient rompues depuis 1967.

La prise d’otages à l’ambassade des États-Unis, à Téhéran, en novembre 1979, glaça d’effroi l’ensemble des pays arabes du Golfe et l’Occident. Saddam Hussein crut venue l’heure de démontrer qu’il pouvait être leur protecteur, et, par ce biais, se frayer un chemin dans la cour des grands. Un attentat manqué, commis le 1er avril à Bagdad, contre le vice-premier ministre Tarek Aziz, par le parti chiite Al Daawa, acheva de le convaincre de la nécessité d’éliminer le « danger » chiite iranien.

Persuadé qu’il ne ferait qu’une bouchée de l’armée iranienne, affaiblie après la révolution, Saddam Hussein prit seul la décision de déclencher, le 22 septembre 1980, la guerre contre l’Iran. La propagande officielle s’empressa de la baptiser « Qadissiya de Saddam », du nom d’une célèbre bataille qu’en l’an 636 les musulmans remportèrent sur l’empire perse des Sassanides. Cette erreur faillit lui coûter le pouvoir, lorsque, aux premières victoires irakiennes, dues à l’effet de surprise, succéda l’amertume des premières défaites.

La guerre dura huit ans. L’Occident encouragea le maître de l’Irak et l’aida à se doter d’armes sophistiquées. A l’issue de la guerre, l’armée s’était certes aguerrie, mais le pays avait payé un prix exorbitant : entre 100 000 et 200 000 morts, quelque 300 000 à 400 000 blessés, et une dette de 70 milliards de dollars, dont la moitié envers les États du Golfe.

Le culte de la personnalité, entretenu à coups d’images, de chansons et de poèmes à la gloire du « Nabuchodonosor du XXe siècle » – Saddam Hussein affectionnait particulièrement cette référence -, ne suffisait plus. Les soubresauts démocratiques dans les pays de l’Europe de l’Est avaient poussé le dictateur, effaré à l’idée de perdre le contrôle de la situation, à renoncer rapidement à ses promesses de démocratisation, si tant est qu’elles furent jamais sincères.

Le président irakien avait besoin d’argent pour reconstruire son pays, relancer son économie, acheter le silence du peuple et continuer de se doter des armes les plus performantes, pour affronter les « complots » iranien et israélien – le bombardement, en 1981, par l’État hébreu, du réacteur nucléaire Osirak avait achevé de le convaincre. Sûr de n’avoir de comptes à rendre à personne, après avoir mis en coupe réglée par la terreur d’État et la concentration des pouvoirs un pays de dix-sept millions d’habitants, le dictateur était également convaincu de sa totale impunité vis-à-vis de ses voisins et de la communauté internationale. N’avait-il pas été, pendant huit ans, de 1980 à 1988, lors de la guerre contre l’Iran, le « bouclier » de ces monarchies pétrolières sunnites voisines, totalement incapables de se défendre par leurs propres moyens contre le « danger » chiite iranien militant de la République islamique voisine ?

N’avait-il pas épargné à l’Occident, notamment aux États-Unis, une intervention directe pour protéger les réserves pétrolières stratégiques de la région ? Dès lors qu’il estimait ne pas avoir été payé de retour, tout paraissait permis à celui qui aimait se faire appeler le « chevalier » de Bagdad, ou le Saladin du XXe siècle.

Pour lui rendre justice, on a invoqué l’ambiguïté de l’attitude des Occidentaux, notamment celle des États-Unis, à la veille de l’invasion du Koweït et l’ingratitude de ce dernier, qui lui était redevable de l’avoir protégé contre l’Iran. L’un et l’autre arguments sont vrais, mais ils ne suffisent pas à expliquer son aventurisme.

Saddam voulait que ses voisins effacent sa dette. Il voyait dans la surproduction pétrolière du Koweït et de l’État des Émirats arabes unis, qui avait fait chuter les prix du brut, une véritable « guerre économique » dirigée contre son pays. Il accusait le Koweït de se livrer à l’exploitation éhontée du champ pétrolifère de Roumeila, à la frontière entre les deux pays.

Après avoir menacé sur tous les tons, le 2 août 1990, il lance son armée à l’assaut du Koweït. Cette décision, il la prend seul.

Alors que jusqu’en 1989 le Baas, la tribu des Takriti à laquelle il appartient, et le conseil de commandement de la révolution étaient encore les piliers du régime, la dérive familiale, voire quasi monarchiste, du pouvoir s’était accentuée. Les purges succédant aux purges, Saddam Hussein ne comptait plus que sur un quarteron de supposés fidèles, tous membres de sa famille. Même pour ces derniers, l’espace vital était allé s’amenuisant, suscitant querelles et sanglants règlements de comptes. Le 2 août 1990, Saddam ne met dans la confidence que quatre de ses proches.

L’un est son gendre, le général Hussein Kamel Hassan, qui fera défection en août 1995, avant de retourner quelques mois plus tard à Bagdad, après avoir, dit-on, obtenu des assurances que son beau-père passerait l’éponge. Il sera tué par les membres de sa famille, soucieux de laver leur honneur terni par sa félonie, selon la version officielle. Version qui n’a jamais convaincu personne. L’ordre d’extermination était venu du plus haut sommet de l’État, assurent tous les Irakiens.

Après avoir envahi le Koweït, Saddam Hussein était convaincu de pouvoir décourager, par la menace et les rodomontades, toute tentative de libération du petit émirat par les armées alliées. Il ne sut saisir aucune des perches qui lui étaient tendues, alors même que, pour lui faire face, une formidable armada se mettait en place. Il ne sut pas davantage faire machine arrière avant qu’il ne soit trop tard. Et, lorsque sa « mère de toutes les batailles » échoua lamentablement, il ne sut pas, non plus, tirer les leçons de sa défaite.

« Nous pouvons vivre avec les sanctions pendant dix ou vingt ans », a-t-il affirmé au lendemain de la guerre. Vrai pour lui et son entourage, mais son pays est littéralement tombé en ruine, revenu à l’ère préindustrielle. Le maître de Bagdad n’en avait visiblement que faire, pas davantage qu’il ne semblait se soucier du sort de ses concitoyens, dont les souffrances, au contraire, lui servaient d’arguments pour obtenir la levée des sanctions internationales.

Au fil des ans, Saddam Hussein s’est de plus en plus coupé du reste du monde, hanté par l’idée du « complot ». Muré dans son orgueil, il a fait reconstruire les infrastructures détruites en en cannibalisant d’autres. Vivant de plus en plus en vase clos depuis que son pays a été mis en quarantaine en août 1990, il a resserré sa poigne de fer sur une population écrasée par le poids des sanctions internationales. Sous le prétexte de contrôler une situation qui lui échappait, en matière de finances comme de sécurité, il choisissait des boucs émissaires au sein du peuple, auxquels il appliquait les châtiments les plus cruels : amputation d’oreilles, marquage au fer blanc… La terreur, encore et toujours.

Isolé du monde et s’obstinant dans l’erreur, il crut ensuite pouvoir berner les Nations unies et tricher sur ses programmes d’armement, pour s’en sortir à moindres frais et relancer une machine de guerre dont nul n’imaginait l’ampleur. Il croyait aussi pouvoir indéfiniment s’assurer l’allégeance des siens par la terreur, la corruption et les prébendes. En un mot, il n’a pas mesuré le poids de la chape qui s’est abattue sur l’Irak.

C’est qu’au fond il n’avait pas la stature d’un homme d’État. Il était, jusqu’à la caricature, un militaire du tiers-monde, arrivé au pouvoir par la force et convaincu de ne pouvoir s’y maintenir que par la force. Il faut dire que, jusqu’à l’invasion du Koweït, la méthode lui avait réussi.

L’épisode de la fuite, en 1995, de son gendre Hussein Kamel Hassan est un exemple. Il y en eut bien d’autres, le fils aîné du dictateur, Oudaï, psychopathe violent entre tous, se chargeant de régler leur compte à ceux que son père épargnait encore. Oudaï n’avait pas hésité à tuer d’un coup de batte l’homme de confiance de son père, qu’il accusait d’avoir joué les entremetteurs en faisant faire à Saddam Hussein la connaissance de sa deuxième femme. Oudaï n’avait pas hésité non plus à tirer sur l’un de ses oncles, Wathban El-Takriti, et il était à l’origine de vives tensions entre Saddam Hussein et un autre de ses demi-frères, Barzan, qui fut, jusqu’en novembre 1998, représentant de l’Irak auprès des Nations unies à Genève.

Les opposants ont souvent fait état, au cours des dernières années, de tentatives de coups d’État mises en échec par le dictateur. Invérifiable. Une seule néanmoins, soutenue par la centrale de renseignement américaine, a bien été mise en échec en 1995. Ce qui est sûr aussi, c’est que Saddam Hussein a fait exécuter des officiers et des opposants par centaines et envoyé en prison des milliers de personnes, dès lors qu’elles étaient soupçonnées de sortir du rang.

C’est cette poigne de fer, conjuguée à l’absence totale de stratégie de la communauté internationale à l’égard de l’Irak, qui a aidé le dictateur à se maintenir au pouvoir. Il s’est accommodé de tout, y compris d’une souveraineté tronquée, après l’imposition par les États-Unis, la Grande- Bretagne et la France de deux zones d’exclusion aérienne dans le nord et le sud du pays. Jusqu’en septembre 1996, il avait fait son deuil de la partie du Kurdistan située au nord du 36e parallèle, d’où il avait retiré son armée au sol et ses appareils administratif et paramilitaire, pour les soustraire à des rebelles kurdes aguerris à la lutte depuis des dizaines d’années.

Connaissant bien « ses » Kurdes et les querelles intestines qui les ont historiquement minés, il a néanmoins maintenu avec leurs chefs un lien plus ou moins ténu selon les périodes, pour essayer de les ramener dans le giron central. Il faut dire qu’il ne s’est pas beaucoup trompé, puisqu’en septembre 1996 il fut appelé à la rescousse par l’une de leurs formations, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), contre une autre, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK). Cette intervention a entraîné une lamentable débandade des agents de la CIA installés dans cette région et le démantèlement des structures embryonnaires qu’une partie des formations de l’opposition avait commencé à mettre en place.

D’une certaine manière, la CIA a rendu service à Saddam Hussein. En créant, finançant et pariant – ou feignant de parier – sur une coalition d’opposants que beaucoup de choses divisent et qui, surtout, n’ont pas de poids à l’échelle nationale, la CIA a contribué à décrédibiliser les opposants et à les présenter comme des pions des États-Unis. Leur manque de stratégie claire vis-à-vis de l’Irak et leur intransigeance sur la question des sanctions ont considérablement terni leur image auprès des Irakiens.

Paradoxalement, Saddam Hussein, au moins jusqu’en 1998, a été redevable de sa pérennité aux différentes administrations américaines, qui ne savaient trop si un Irak exténué n’était pas préférable à un Irak revigoré et, surtout, qui n’avaient pas une idée précise sur « l’après-Saddam ». Un « après-Saddam » qui hante toujours les esprits, car s’il est vrai que, dès son accession à la présidence, George W. Bush a annoncé la couleur, en affirmant qu’il fallait renverser le régime, l’avenir de l’Irak est toujours aussi énigmatique.

Le sort du dictateur a été définitivement scellé à Washington après les attentats antiaméricains du 11 septembre 2001. Une fois le régime afghan des talibans mis en déroute, la détermination du président américain à extirper « le Mal », selon ses propres termes, s’est focalisée sur Saddam Hussein. Rien ne semblait plus pouvoir refréner l’humeur guerrière américaine : ni les inspections des experts en désarmement des Nations unies, ni les divisions au sein du Conseil de sécurité de l’ONU à propos de la guerre, ni l’hostilité des opinions publiques à travers le monde. Le 20 mars, la guerre pour éliminer Saddam Hussein était déclenchée. Le dictateur est tombé le 9 avril 2003.

Le point de vue de Gérard Chaliand, spécialiste des questions géostratégiques.

Repères

Saddam le féroce

Publié le 08.03.2013

Saddam Hussein n’était pas un homme d’Etat mais, jusqu’à la caricature, un militaire du tiers-monde arrivé au pouvoir par la force et convaincu de ne s’y maintenir que par la terreur. Depuis 1979, il a ruiné son pays et resserré une poigne de fer sur la population.

De Mouna Naïm – « Le Monde » du 11 avril 2003

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A PROPOS DE L’AUTEUR
Le Monde

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